1944 : reprise des travaux après-guerre

On sait par une lettre signée de Luthard le 6 février 1945 adressée au Frère Hanus qu'il a sollicité sa réintégration dans la Loge. Il l'a même fait dès 1944. Il ne s'agit pas cependant d'une mesure vexatoire le visant en particulier : tous les maçons durent en effet demander leur réintégration et se soumettre à trois enquêtes. Certains Frères s'étant engagés dans la résistance eurent bien du mal à s'y résigner. Si Luthard se manifeste, c'est qu'il est en effet "sans nouvelles depuis l'aimable réception qui lui a été faite le 7 janvier 1945". Le 7 mars, il s'adresse à nouveau au Frère Hanus en réponse à une lettre adressée par ce dernier le 18 février. Le contenu en est intéressant.

"Comment, après tous les ennuis que j'ai eus pendant l'occupation, peut-on mettre en doute ma sincérité ? Ignore-t-on que j'ai été arrêté et pourchassé dans tous mes emplois par tous nos ennemis idéologiques à tel point que j'ai perdu situation, réputation compromise et perte d'argent. N'est-ce pas assez pour un honnête homme qui n'a jamais rien eu à se reprocher ? Combien de services n'ai-je pas rendus pendant ces cinq années ? Aussi je pense bien encore être la victime d'une brebis galeuse qui, sous couvert du secret maçonnique, en profite. Pourquoi ne pas m'avoir entendu comme il est dit dans la Constitution ? Pourquoi ce retard ? En résumé, toute une machination contre moi alors que tant de nos Frères peuvent donner tous renseignements à mon égard vu qu'ils ont toujours été en relation avec moi.L'on peut, si besoin est, prendre des renseignements dans tous les services d'épuration de l'Etat et, à ce moment, j'aime espérer que le dénonciateur si il existe aura le courage de faire des excuses devant tout l'Atelier.Je ne suis pas un jeune maçon, mais quelle que soit l'obédience que j'ai fréquentée, je n'ai toujours eu que des vrais Frères et amis et il n'y a qu'ici que j'ai constaté non seulement une jalousie mais une médisance sans bornes. Je souligne qu'il n'est pas question d'incriminer tous les Frères, non, au contraire (6), mais tu n'es pas sans ignorer combien il est difficile de lutter contre un clan qui agit non à la lumière mais dans l'obscurité.La correspondance est maintenant libre, pourquoi ne pas avoir demandé des renseignements tant au Grand Orient qu'ailleurs ? Pourquoi depuis le 7 janvier n'a-t-on pas pris de décision à mon égard ? Il y a de ce fait tant de points d'interrogations.En conséquence je réitère que je retire ma demande de réintégration que j'avais faite ici et ferai moi-même le nécessaire auprès du Grand Orient à seule fin d'éclaircir ce silence voulu de la discipline maçonnique comme tu le mentionnes dans ta lettre.

Crois bien que je ne te fais pas grief personnellement de ces faits, ayant reconnu combien tu étais sincère et dévoué depuis le premier jour où, à quatre, nous tenions séance alors que d'autres auraient pu également assister mais ce n'était pas encore le moment de risquer de se montrer au grand jour (7) (toujours la peur des on dit, cela est bien maçonnique).

Je te prie de croire à mes sentiments fraternels.

Signé Luthard, 18e

Post scriptum : Je maintiens que je demande à être entendu par la Commission d'épuration maçonnique".

 

Voilà donc un Frère qui peine à obtenir sa réintégration. On trouve par ailleurs au dossier diverses correspondances où l'on voit que l'instruction de l'affaire suit son cours dont un écrit d'un profane daté du 31 mai 1947 faisant suite à une enquête diligentée par le Frère Claude et répondant au nom de L. La réelle faiblesse du témoignage et les faits incriminés ne seront pas retenus par les membres de la commission. Certains Frères semblent pourtant considérer qu'il y a là un motif d'exclusion.

Luthard va donc être à nouveau entendu le 7 juin 1947. Il adresse une lettre à Léon Fougeroux le 4 août demandant à être fixé sur son sort. Le 17 octobre, lassé et furieux de ne pas avoir été réintégré, il annule sa demande de réintégration.

Le rapport de la commission a fort heureusement été annexé au dossier. On y lit que les faits de collaboration reprochés au Frère Luthard sont non seulement dénués de tous fondements mais on y apprend surtout que le Frère Pierre Schmidt, résistant de la première heure à Nancy, directeur de l'Office du Travail, membre de la Fédération du Droit Humain, l'avait fait rentrer au Service du Travail allemand (8) dans le but d'obtenir des renseignements sur le fonctionnement de ce service. Luthard, de nationalité suisse n'aurait pas rendu les services escomptés, étant notamment repéré comme Franc-Maçon. Il avait même été arrêté puis relâché sur intervention du Consul général de Suisse. Il avait été immédiatement changé de service de telle sorte qu'il n'avait plus aucun contact avec la main d'oeuvre requise. Refusant de se rendre en Allemagne où on lui proposait une situation plus lucrative, il avait démissionné. "Les divers accusateurs de Luthard, lit-on également dans ce rapport, n'ont pas donné toute la lumière désirable sur ses agissements ; au contraire, il se sont tous récusés". Il a, souligne-t-on également, refusé formellement de donner à l'ennemi la liste des Frères qu'il connaissait, ce qui était systématiquement demandé aux Maçons arrêtés. Les membres de la Commission judiciaire et le Frère Schmidt, constituant le jury fraternel, avaient dans ces circonstances fort justement estimés que "le Frère Luthard ne pouvait être accusé de collaboration avec l'ennemi, que les accusations portées contre lui n'étaient pas fondées, n'ayant pas été maintenues par ses accusateurs, qu'en raison de l'exposé ci-dessus, le Frère Luthard n'avait pas transgressé la loi maçonnique". En conséquence le jury fraternel proposait "la réintégration du Frère Luthard dans ses droits et qualité maçonniques". Le rapport était signé de trois Frères dont deux résistants notoires, les Frère Schmidt et Mennegand.