1944 : reprise des travaux après-guerre

On souligne ici l'exemplarité des relations entre la Grande Loge et le Grand Orient à Nancy qui vont jusqu'à l'idée d'une "union des deux obédiences". On parle également du souvenir des Frères disparus, Cornu, Lambert, Lambolez et du Frère Poitevin "mort dans les geôles allemandes". Le Vénérable "salue le Frère Schmidt, déporté pour fait de résistance et heureusement réchappé des geôles ennemies, il salue également le Frère Franquin déporté comme otage lui aussi réchappé des camps de concentration". Puis il déclare que la Loge de Nancy, une des plus anciennes de France, saura être un des plus beaux fleurons de la Maçonnerie et devra marquer la IVe République de son idéal. Dans la liesse de la libération, on parle également de la fusion prochaine du Droit Humain et du Grand Orient de France ! Mais un événement de première grandeur est salué par les Frères : il s'agit du retour des camps de torture allemands de notre Vénérable Maître Auguste Chéry, tous les Frères ayant ressenti un sentiment de tristesse lors de son arrestation. Il est immédiatement réélu Vénérable de la Loge. On parle enfin ce jour de la création d'une commission pour l'étude des demandes de réintégration, notamment pour examiner celle du Frère Gontier. Les Frères Galloy, Claudet et Mennegand y sont désignés à l'unanimité.

Les tracés entre octobre 1945 et la Tenue du 31 mars 1946 nous font malheureusement défaut. Lors de cette dernière Tenue, le Frère Orateur fait un retour sur le passé et "rappelle les jours sombres de l'occupation ennemie et les difficultés de toutes sortes qu'il a fallu surmonter. Puis il rappelle que la Maçonnerie en général a accompli son devoir contre l'ennemi et fait ressortir l'action résistante de bon nombre de ses membres". Le Vénérable Maître Auguste Chéry prenant la parole à son tour "fait un retour en arrière et rappelle le congrès des Loges du Nord-Est des 18, 19, 20 et 21 mai 1939 et la dernière Tenue solennelle de 1940. Il parle ensuite du Franc-Maçon qui doit être un homme bon et surtout tolérant. Et il termine en demandant l'union de tous pour la défense de la laïcité et de la République".

Le 14 avril, un Frère de la Loge demande à ce que les élèves des Ecoles Normales soient mis à la disposition des Amicales laïques, les jeudis pour le fonctionnement de patronages laïques.

Le 19 mai, le Frère Chartron du Droit Humain qui semble être un visiteur assidu de la Loge adresse une planche à la Loge concernant l'admission des femmes au sein du Grand Orient. On met alors en place une commission pour étudier la question.

Puis les tracés nous manquent jusqu'au 27 octobre 1946. Ce jour, dix-sept Frères de l'Atelier sont présents sur les colonnes, quinze sont en visite. Il est vrai que les travaux de la Loge du Droit Humain n'ont pas encore repris et que les Frères de cette obédience se retrouvent sur nos colonnes. Le temps viendra bientôt où notre Frère Marc Grosjean sera sollicité par le Grand Orient pour aider à la reconstruction de cette obédience. Le Frère Marquigny demande sa réintégration qui est acceptée. On dénonce les agissements du clergé catholique en Yougoslavie pendant l'occupation italienne. Le Frère Chéry est réélu Vénérable de l'Atelier. Lors de cette Tenue sont lus les rapports sur les premiers profanes à demander leur initiation depuis la reprise des travaux.

Le tracé de la Tenue du 24 novembre laisse le sentiment que la vie a repris son cours et que l'on traite de sujets habituels en Loge. On y parle en effet de "formation professionnelle des jeunes", "de la crise de moralité actuelle, ses causes, ses dangers, ses remèdes". On initie ce jour les quatre premiers profanes depuis la reprise des travaux. On y parle aussi, et c'est une preuve de ce que les vieux réflexes sont toujours là, d'une protestation énergique du Conseil de l'Ordre transmis le 21 novembre 1946 au Président du gouvernement provisoire de la République "contre l'intrusion intolérable du Pape de l'Eglise catholique romaine dans les affaires intérieures de la France et notamment contre celle qui s'est manifestée et qui a été largement diffusée par le Haut clergé français lors des dernières élections au Parlement. Il fait confiance à tous les républicains, sans distinction d'étiquette politique, pour s'opposer vigoureusement désormais à l'ingérence d'une puissance étrangère quelle qu'elle soit dans les affaires intérieures de l'Etat".

Enfin, le 8 décembre 1946, le Vénérable de Saint-Jean de Jérusalem se félicite du réveil de la Loge de la Grande Loge de France à Nancy, laquelle demande à travailler dans les locaux de la rue Drouin. Lors de cette Tenue, le Frère Chartron, Vénérable de la Loge du Droit Humain, traite de "l'importance du comité familial des parents d'élèves de l'Ecole laïque de Meurthe-et-Moselle qui vient d'être créé et invite tous les Frères qui remplissent toutes les conditions d'admission à en faire partie". Il traite également du Centre d'éducation pour les jeunes délinquants, dont les services sont installés rue de la Ravinelle et prie tous les maçons à apporter, le cas échéant, un concours actif à l'oeuvre du service de la Liberté surveillée.

On apprend ce jour que les travaux de la Loge Paix et Humanité du Droit Humain vont reprendre le dimanche 15 décembre et que le Frère Scheimann, visiteur régulier de cette obédience, demande son affiliation à Saint-Jean de Jérusalem.

Le 21 décembre 1946, c'est au Frère Emile Charles qu'il revient de présenter une planche d'augmentation de salaire intitulée "Le père de famille", un travail jugé "consciencieux qui restera aux archives de l'Atelier". Le Frère Claude fait ensuite un bel exposé en vue de son augmentation de salaire sur la question : "L'homme est-il libre ?", planche "vivement goûtée par tous les Frères qui félicitent l'Orateur".

Dès lors, la vie reprit son cours, mais elle le fit dans des conditions difficiles qu'il convient ici de relater. Dès décembre 1945, en effet, une Commission d'épuration maçonnique fonctionne à Nancy dans la Loge Saint-Jean de Jérusalem. C'est le cas partout en France. Dans une correspondance datée du 2 janvier 1944 sous la plume du Frère Frenel, on apprend que le Frère Luthard est soupçonné d'avoir "personnellement surveillé le départ des ouvriers pour l'Allemagne et était membre du Service obligatoire du travail". Deux personnes dont au moins un profane semblent prêts à témoigner contre le Frère. "Si les faits sont exacts, écrit le Frère Frenel, tu sais ce qu'il te reste à faire. Quant à moi, je fais mon devoir en t'avertissant en espérant que tu feras immédiatement le nécessaire afin que l'épuration se passe chez nous". Il s'agit ici d'une allusion à une possible exclusion. On trouve par ailleurs, et ce n'est pas sans intérêt, une note de bas de page au crayon où on lit : "Bureau allemand et non pas STO". Cette lettre est adressée au Frère Hanus dont nous avons vu qu'il fait office de président à cette époque.