1944 : reprise des travaux après-guerre

Les travaux de la Loge Saint-Jean de Jérusalem à Nancy furent interrompus dès mai 1940 par les hostilités. Elle les reprend le 27 septembre 1944. Huit Frères de l'Atelier sont présents dont Herbuvaux, membre du Comité départemental de Libération. On compte sur les colonnes huit visiteurs, probablement essentiellement de la Fédération du Droit Humain. L'objet de cette Tenue est sans ambiguïté : "Reprise de contacts et reconstitution". Le Frère Hanus qui exerce provisoirement les fonctions de président a convoqué les membres de l'Atelier à son domicile, 78 avenue Foch, les locaux de la rue Drouin n'étant pas encore "libérés". On y parle de la réforme de l'enseignement, de la situation économique en plein marasme, laquelle fera l'objet de nombreuses interventions dans les mois qui suivront, et de l'épuration dans l'armée et les administrations. En outre, il est précisément demandé que des démarches soient faites pour obtenir la levée de la réquisition pesant sur le local de la Loge. Ce qui semblait aller de soi, la Loge étant propriétaire de l'immeuble depuis 1826, ne sera réglé que plusieurs mois plus tard. En effet, le Secours Populaire, devenu entre temps le Secours Social, et qui occupait les locaux sur réquisition des autorités vichystes n'entend pas quitter les lieux tant que l'on n'aura pas mis à sa disposition un autre local. "Une lettre sera envoyée, lit-on dans le tracé de la Tenue du 5 octobre, au Commissaire de la République ou au préfet". Mais surtout on revient à nouveau sur "Epuration et commission d'épuration". On y lit notamment : "Les pouvoirs attribués au début au Comité de libération s'amenuisent de jour en jour. Trop d'interventions se produisent en faveur de suspects ou d'accusés qu'on relâche trop facilement. Ici encore le Comité doit faire la preuve de la plus grande énergie".

Le 19 octobre, on apprend que les Frères Hanus et Herbuvaux "ont vu le préfet qui, tout en reconnaissant le bien fondé de notre demande, a fait cependant une réponse évasive. Une lettre lui sera adressée par laquelle nous maintenons notre point de vue et nous offrons un autre local, sis rue des Jardiniers. De plus, une démarche sera faite auprès des Domaines pour savoir ce que sont devenus les objets appartenant à la Loge Saint-Jean de Jérusalem".

On se plaint dans la même Tenue de ce que l'épuration est trop lente surtout en ce qui concerne les personnes ayant appartenu à la Milice et aux services de la Gestapo. Et de citer des noms de personnes ayant collaboré et qui ne sont pas inquiétées. "Tous ces problèmes, nous dit-on, viennent de ce qu'on a maintenu à la tête des administrations les hauts fonctionnaires placés par Vichy et peut-être aussi du fait que parmi ceux-ci il en est beaucoup qui ont eu le secret désir de discréditer le gouvernement actuel ou les réformes".

Tout ceci est tellement vrai que le 18 novembre, on fait encore remarquer que "les dossiers administratifs de l'enseignement primaire ne sont pas encore expurgés des déclarations exigées par Vichy, concernant le racisme et les sociétés secrètes".

Bref, les collabos semblent mieux traités que les résistants ! Mais aussi, on se plaint de ce que "le droit de vote a été retiré à tous les prisonniers déportés et ouvriers en Allemagne mais qu'on le donne aux femmes non préparées dans leur immense majorité et qui le laisse aux collaborateurs de toutes espèces !".

Suit alors le compte rendu des séances plénières du Conseil de l'Ordre des 13 et 14 janvier 1945.

Les Tracés qui nous sont parvenus à ce jour ne couvrent pas les mois de février à septembre. En 1945, le mois d'octobre figurant sur le tracé est biffé et remplacé par une mention manuscrite par juillet. Les travaux sont ouverts par le Vénérable Maître Auguste Chéry (3) fraîchement revenu d'un camp de concentration, et les Frères Galloy et Martin, respectivement Premier et Second Surveillants, le Frère Claude assurant le Secrétariat et le Frère Charles la charge de Couvreur. Le Vénérable Maître rappelle alors la réintégration de dix-neuf Frères, puis celle des Frères Grosjean, Lang père et fils et la sienne.

Il convient de souligner que la reprise des travaux et la réouverture de l'Atelier fut autorisée par le Conseil de l'Ordre en date du 23 mai 1945 (le général de Gaulle avait signé dès le 15 décembre 1943 une ordonnance qui annulait les lois antimaçonniques) mais que des obstacles inattendus repoussèrent les effets de la décision.

Lors de cette Tenue, il est question de la révision de la Constitution (les Français s'étant, par référendum, prononcés contre le retour d'une IIIe République qui avait failli à la tâche, le Convent élabora en effet un projet de constitution), d'un document sur la laïcité, de la liste des Frères déportés ou inquiétés avant le premier juillet 1945, de la restitution des objets volés à la Loge, de la colonie de vacances organisée au profit des enfants des fusillés. Elle porte également une indication précieuse sur l'état d'esprit des membres de l'Atelier relativement au problème soulevé par les membres du Comité d'Action Maçonnique, celui du renouvellement du Conseil de l'Ordre. La Loge est sollicitée par un voeu d'un Atelier au congrès de la région pour se prononcer pour le renouvellement dans son entier du même Conseil, avec stipulation que les membres sortants seront rééligibles. En même temps, il propose la mise en accusation devant le Conseil de l'Ordre du président et d'un de ses secrétaires, précisément des Frères Groussier et Villard. La Loge, sur proposition du Vénérable Maître Auguste Chéry, s'abstient à l'unanimité sur ce voeu, faute de renseignements précis. Voilà qui pourrait bien accréditer la thèse des membres du Comité d'Action Maçonnique selon laquelle "la lettre au Maréchal était relativement peu connue de nos Frères de province".

Le Vénérable évoque alors le dernier congrès des Loges du Nord-Est du 27 avril 1940 clos en présence du Frère Jean Zay, ministre de l'Education Nationale du Front Populaire, "depuis disparu" (4).

"Nous vîmes alors, ajoute-t-il, la grande débâcle et la reddition honteuse de notre France entre les mains de l'ennemi, par une poignée de traîtres. Puis nous vîmes la dissolution de la Maçonnerie, ordonnée par le traître Pétain (à ce sujet, il est bon de remarquer que le décret de dissolution était prêt depuis 1939). Le Vénérable retrace l'époque de la fermeture officielle de la Loge. Ayant reçu une convocation, l'inventaire du matériel a été fait en présence du Procureur de la République par un inspecteur des Domaines. Le procureur promit de ne pas vendre tout ce qui aurait un caractère secret pour les adhérents. Une entente eut lieu avec la ville pour qu'elle mette la plupart des livres et documents au musée, de sorte qu'il ne fut vendu aux enchères que le matériel vulgaire. L'inspecteur des Domaines fut également très correct, et loua le Temple au Secours dit national pour le protéger dans la mesure du possible des profanes".

On doit ici comprendre en effet que le fait de louer ce Temple à une institution évitait de le voir vendu à des particuliers comme le furent nombre de locaux maçonniques. Il en est de même des meubles des Temples vendus aux enchères.

Ce document est particulièrement intéressant dans la mesure où il relate les événements immédiatement à la fin de la guerre. Il est probablement plus fiable que ce qui fut plus tard rapporté.

On y trouve notamment des informations de première importance sur les événements de 1940. On y apprend notamment que "le Frère Cornu avait détruit par le feu la plus grande part des documents. Le Frère Felix Mennegand (5) de son côté avait pris chez lui la documentation concernant la société immobilière. Il ne restait plus rien comme renseignement sur la Loge ce qui fait que beaucoup d'entre nous n'ont pas été inquiétés".

Remarquons pour l'essentiel que le local vient d'être remis enfin à disposition des Frères de l'Atelier seulement depuis quelques semaines, soit un an après la reprise des travaux ! Et pour le mobilier, "il a fallu menacer de poursuite pour que le Secours national le remette !"

Voilà donc les tribulations de la Loge Saint-Jean de Jérusalem à l'issue de la Seconde Guerre mondiale.