1907 : Le rapprochement franco-allemand (2)

C'est donc le 7 juillet 1907 que la première manifestation est organisée à la Schlucht par les Frères Bernardin, vénérable de la Loge de Nancy, et Riess, Vénérable de la Loge de Colmar Zur Treue. Près de quatre-cents Frères venus de France et d'Allemagne s'y rencontrèrent. Le Frère Bernardin proposa de renouveler tous les ans une manifestation identique. "Soulevés par l'émotion et l'enthousiasme, nous dit Chevallier, les participants décidèrent de tenir cet engagement. Et le serment de la Schlucht fut tenu !"

ZurTreueColmar

Bernardin, membre d'honneur de la Respectable Loge Zur Treue à l'Orient de Colmar le 24 juin 1909

Désormais, d'autres visites de Frères allemands de Strasbourg, Colmar et Mulhouse sont organisées à Nancy. Le 21 juillet 1908 Bernardin évoque la fête solsticiale de Saint-Jean de Jérusalem, célébrée le 24 mai avec un éclat extraordinaire. "Toutes les Loges de la région s'étaient faites représenter à Nancy et parmi les Loges étrangères on remarquait celle de Luxembourg, de Colmar, de Mulhouse, de Metz, de Bâle, etc." C'est encore le cas en novembre 1909 où le Frère Martin (14), en tournée d'inspection dans la Loge, évoque la présence de cent-quatre-vingt convives au banquet. Il ajoute : "La présence de nombreux Frères allemands a donné à cette fête un caractère spécial, on sentait passer un courant de sympathie à l'égard de ceux qui, de l'autre côté de la frontière, cherchent aussi à amener la reprise des relations interrompues. Il fallait être témoin des applaudissements recueillis par le Frère Cahn de Colmar lorsqu'il faisait connaître l'état d'esprit des Franc-maçons allemands, lorsqu'il déclarait qu'il désirait que nos idées maçonniques, notre esprit de liberté, nos grands et immortels principes de la Révolution pénètrent les Loges allemandes, pour comprendre la portée considérable de ses paroles ; on sentait en lui l'apôtre disant : - Nous irons toujours dans la voie tracée par nos trois réunions internationales quelles qu'en puissent être pour nous les conséquences !"

rapprochementmaconniqueDe nombreuses manifestations internationales seront alors organisées. Peut être aurons-nous l'occasion d'y faire à nouveau allusion. Malheureusement, en 1933, Bernardin nous apprend "qu'en présence des événements qui se déroulent actuellement en Allemagne et dans l'unique but d'éviter des persécutions ou les pires ennuis à ceux de nos courageux Frères de là-bas qui travaillent sans relâche avec nous à la réalisation de la Paix par le rapprochement franco-allemand, notre comité d'organisation croit de son devoir d'ajourner notre 12e manifestation et de la reporter à l'année prochaine à la Pentecôte, en rappelant qu'elle aura lieu à Paris" (15). Il faudra alors attendre la fin des hostilités pour que les contacts entre les Maçonneries des deux pays se nouent à nouveau. Bernardin, décédé à la veille de la Seconde Guerre mondiale n'en sera pas témoin.

Ce que nous nous proposons de retenir ici, c'est que le rapport de Lucien Larcher, Orateur de la Loge, découvert récemment, par les informations fondamentales qu'il nous apporte, nous permet de répondre à plusieurs questions jusqu'ici restées sans réponse. L'attitude hostile de certains Frères de la Loge de Nancy ne nous surprend pas : nous imaginions que la décision de mettre fin à une querelle vieille de plus de trente ans poserait dans cette Loge plus de difficultés qu'ailleurs et notamment en raison de la présence d'Alsaciens-Lorrains. Mais ce rapport éclaire d'une lumière vive la position du Grand Orient de France lui-même. Enfin, il nous confirme la place remarquable que prit le Frère Bernardin dans cette affaire. Certes, il ne fut pas le seul artisan de cette réconciliation, mais il apparaît aujourd'hui sans ambiguïté comme la cheville ouvrière du rapprochement des Maçonneries des deux pays. Il présidera, jusqu'à sa mort, le Comité d'Organisation des Manifestations Maçonniques Internationales.

Il fut affilié aux Loges de Metz et de Strasbourg. Son action en faveur de la paix lui vaudra d'être nommé membre d'honneur de plusieurs Loges allemandes telles Zur Treue à l'Orient de Colmar le 24 juin 1909, Osiris à Saarbrücken le 18 mai 1923, Badenia Zum Forschritt à Baden-Baden. On ne saurait pour autant oublier le rôle qu'ont joué d'autres maçons à ses côtés tels le Frère Junck, Vénérable de la Loge de Luxembourg, le Frère Quartier-la-Tente, qui fut l'artisan de la reconstruction du Bureau international de la Paix, les Frères allemands Riess et Kraft, respectivement Vénérables des Loges Zur Treue de Colmar et An Erwins Dom de Strasbourg, et bien d'autres encore.

 

bernardinosiris

"La Loge Osiris à l'Orient de Saarbrücken, en sa Tenue du 18 mai 1923, reconnaît comme membre d'honneur le Frère Charles Bernardin,
membre et Garde des Seaux du Conseil du Grand Orient de France,
en reconnaissance de sa constante action en faveur de la compréhension
entre les peuples et la réconciliation définitive des peuples allemand et français"


Notes

1 Deuxième partie d'un article intitulé : "L'universalisme maçonnique et le patriotisme. Le problème du pacifisme". Chroniques d'Histoire Maçonnique Lorraine n°4, Janvier 1998, ILDERM.

2 Le Frère Krug, qui sera en première ligne dans la résistance aux efforts de Charles Bernardin, est à Saint-Jean de Jérusalem depuis 1886.

3 Un Frère inspectant la Loge en juillet 1894 en parle en termes flatteurs mais en outre il ajoute : "Ce poste avancé de la Maçonnerie qui veille à la frontière allemande, saura, j'en suis sûr, en toutes circonstances, se rendre digne du Grand Orient de France... (Il indique par ailleurs : "Ce zèle est d'autant plus louable que la vieille cité lorraine est inféodée aux idées rétrogrades"). Archives de la Loge Saint-Jean de Jérusalem, Grand Orient de France.

4 Rapport confidentiel du Frère Larcher sur les incidents dans la Loge Saint-Jean de Jérusalem à propos des initiatives de Charles Bernardin, 18 mars 1907, archives de la Loge, bibliothèque du Grand Orient de France, 16 rue Cadet, Paris.

5 Voir Chroniques d'Histoire Maçonnique Lorraine, n° 4, page 57.

6 Pierre Chevallier, Histoire de la Franc-Maçonnerie française, Tome 3, Fayard, 1975.

7 Le médecin militaire, proche parent d'Erckmann, était son gendre. Hinzelin évoque en effet dans son ouvrage intitulé Erckmann-Chatrian (Paris, J. Férenczi et fils, 1922), le problème posé à Erckmann, accusé d'avoir accepté une alliance contre nature.

8 Bernardin précise dans l'historique qu'il consacre au rapprochement : "en assistant officieusement à une tenue de cet Atelier..."

9 Est-ce en raison des services rendus par le Frère Dohm que Bernardin s'appuiera sur lui contre Thiriet bien des années plus tard ?

10 Nous retrouvons ici le problème évoqué plus haut à propos de l'attitude de réserve du Grand Orient dont Bernardin a joué, dans cette affaire, le rôle du "grenadier voltigeur".

11 Laferre nous dit qu'il s'agit bien là d'une décision prise à l'initiative de Charles Bernardin qui met ainsi en place les conditions d'un possible rapprochement.

12 En 1870, la Loge Henry IV cite à comparaître devant tous les délégués de l'univers les Frères Guillaume et Frédéric Hohenzollern. On demande ailleurs la mise hors la loi maçonnique de Louis Napoléon Bonaparte et de son frère Jérôme, convaincus "de meurtre, de vol et de dol, et d'avoir trahi la France à Sedan, après l'avoir pillée et ruinée".

13 Le Frère Krug ne désarmera pas aussi facilement. Un rapport adressé au Grand Orient de France en date du vendredi 15 mars nous apprend en effet que ce Frère "dit être venu au Conseil d'administration pour protester à nouveau contre ce qui s'est passé en Loge au sujet du rapprochement franco-allemand ; il ajoute que lui, ainsi que le groupe de Frères qui est de son avis dans cette question, iront jusqu'au bout pour arriver à une solution qu'ils jugent juste. Le Frère Cahen-Bernard demande ce qu'entend le Frère Krug par aller jusqu'au bout. Le Frère Krug dit qu'il ne croit pas que le Conseil de l'Ordre et encore moins la Loge puissent traiter une question de cette importance sans avoir au préalable mis cette question à une étude approfondie. Une discussion s'engage à laquelle prennent part tous les membres du Conseil et il est décidé que la question sera traitée en une séance ultérieure ; le Frère Krug apportera à cette séance des documents ayant trait à cette affaire". Le Frère Alfred Krug est sans aucun doute un membre éminent de la Loge. Ancien vénérable, il jouit d'une large confiance à Saint-Jean de Jérusalem. C'est pourquoi Charles Bernardin va organiser sa défense. Le jeudi 10 avril 1907, on apprend que "Le Conseil s'occupe de l'affaire en litige et (que) le Vénérable produit deux planches le mettant à couvert".

14 Le Frère Martin parle à cette occasion de "... la qualité des francs-maçons qui la composent, (dit) qu'elle joue un grand rôle dans la région. Elle a d'ailleurs beaucoup à faire dans un milieu encore très inféodé à la réaction et au cléricalisme. Notre Frère Bernardin, admirablement secondé par tous les Frères... tient tête énergiquement à ses adversaires..."

15 L'Acacia n°98, 1933.