1907 : Le rapprochement franco-allemand (2)

Bernardin contesté dans la Loge !

Le rapport envoyé au Conseil de l'Ordre le 18 mars 1907 est long, mais particulièrement instructif. Larcher, Orateur de la Loge y précise les raisons de son initiative : "Mes fonctions me faisant un devoir de transmettre au Conseil de l'Ordre toute délibération qui serait contraire à la Constitution, je dois vous déférer ce procès-verbal comme constituant une violation de l'article 113 du Règlement Général aux termes duquel il ne peut être pris de décision sur une proposition nouvelle, d'intérêt général, dans la séance même où elle est faite". Il semble bien qu'ici, on utilise la forme pour poser le problème au fond. Il ajoute : "La question du rapprochement avec les Loges allemandes ne pouvait être ainsi traitée sans que tous les Frères de l'Atelier aient été informés de cet examen par la planche de convocation. Le vote de l'ordre du jour proposé par le Frère Dohm (9) a soulevé un tollé parmi les Frères de l'Atelier qui n'assistaient pas à la Tenue". Il évoque le risque d'un schisme dans la Loge si cette délibération n'était pas annulée. Il déclare également souhaiter pouvoir éclairer l'Atelier sur les véritables intentions du Grand Orient relativement à la reprise des relations avec les Loges allemandes, "intentions qui ont été assez vaguement exposées par le Vénérable". Selon Larcher, le doute sur la position du Grand Orient vient notamment du fait que Bernardin s'est présenté à la Loge de Strasbourg non au nom de l'obédience mais de la Loge de Nancy qui ne l'avait pas mandaté pour cela (10). On sent dans tout cela notamment l'agacement de la Loge, probablement devant l'exercice volontiers autoritaire du pouvoir par Bernardin. Le Frère ajoute, et c'est fondamental : "Je dois ajouter que notre Atelier placé à la frontière n'est nullement nationaliste ; tous nos Frères professent les mêmes sentiments de républicanisme radical ; mais il ne nous appartient pas de faire des avances aux allemands, et si une indiscrétion venait à se produire, nous verrions notre travail politique absolument compromis, nos adversaires ayant beau jeu pour nous traiter de sans-patrie". Ceci est fondamental ! Les ennemis sont naturellement la droite mais peut être en la circonstance les opportunistes.

L'Orateur de la Loge joint à son rapport le procès verbal de la tenue du lundi 18 février 1907 dont nous citerons de larges extraits. Soixante six Frères de l'Atelier assistent à la Tenue, quatre visiteurs sont présents sur les colonnes. Bernardin, interpellé par le Frère Krug à propos de ses initiatives sur la question du rapprochement franco-allemand juge utile de se justifier. Il va donc proposer un rappel historique assez précis et complet (de plus d'une heure précise Larcher) des événements récents. Il évoque sa visite à Luxembourg en 1896 qui, selon lui, semble avoir incité le Conseil de l'Ordre à envisager favorablement, et pour la première fois, l'idée d'un rapprochement entre les Maçonneries des deux pays. C'est ainsi qu'on commença alors à faire disparaître la page endeuillée de l'annuaire maçonnique contenant la liste des Loges mises en sommeil par l'autorité allemande aussitôt après la guerre (11).

"Quelques temps après, ajoute Bernardin, le Vénérable de la Loge Le Niveau Social, Orient de Saint-Mandé, se présenta à la Loge Erwins Dom, Orient de Strasbourg ; il y fut très bien reçu. Le compte rendu de cette visite fut inséré au bulletin officiel du Grand Orient. En 1903, une initiative venant d'Allemagne se manifesta par l'entremise des Frères Luxembourgeois. La Loge de Metz demanda à entrer en pourparler pour un rapprochement, et le Frère Bernardin fut, peu de temps après, invité à assister à une Tenue à la Loge de Metz ; il s'y rendit en compagnie du Frère Dohm et tous deux furent reçus très fraternellement...

Bernardin explique alors que l'affaire des Fiches plaça provisoirement le problème au second plan. Quand le Grand Orient de France put à nouveau s'y consacrer, on apprit que huit grandes Loges allemandes posaient comme condition sine qua non le rapport du décret d'excommunication lancé par le Grand Orient de France en 1870 contre les deux princes allemands. "Il n'y fallait pas songer. Tout ce que l'on pouvait faire, c'était de jeter un voile sur le passé ; aussi, devant cette prétention inacceptable parce qu'elle avec été mal comprise et méchamment interprétée, tous les pourparlers furent rompus du côté français. Mais l'élan était donné et on ne put l'arrêter...

Au Grand Orient on eut la curiosité de rechercher le fameux décret d'excommunication, principal obstacle au rapprochement officiel ; on ne le trouva pas. Une enquête approfondie nous apprit que ce décret ne fut jamais rendu. Les princes allemands auraient été excommuniés, non pas par le Grand Orient mais par quelques Franc-maçons sans mandat appartenant à diverses Loges de Paris (12), et il ne restait aucune trace officielle de cette manifestation aussi illégale que contraire au plus élémentaire des principes du droit maçonnique".

Le Vénérable de la Loge de Strasbourg, le Frère Kraft se trouvant à Paris en même temps que Bernardin, il fut décidé que ce dernier irait faire cesser l'équivoque en proclamant officiellement la vérité dans une Loge allemande ; le Frère Kraft offrit la sienne, et rendez-vous fut pris pour le 26 janvier. Mais on voit que l'entreprise présente encore quelques difficultés. Le Frère Bernardin pria les deux Surveillants et le Frère Grand Expert de l'Atelier de bien vouloir l'accompagner, "car il ne devait pas se rendre à Strasbourg en sa qualité de Maître des Cérémonies de l'Ordre mais bien en celle de Vénérable de la Loge de Nancy".

A cette occasion, le Frère Bernardin lut un discours faisant disparaître toute équivoque. Dans ces circonstances, le Frère Kraft écrivit au Frère Bernardin que le différent historique paraissait aplani. L'affaire se présentait donc mieux et trente Franc-maçons français représentant diverses Loges des Orients de Paris et de Lyon assistèrent à la fête solsticiale de la Loge de Strasbourg.

Voilà donc la pierre sur laquelle achoppait le rétablissement de nos relations avec nos Frères allemands. Le Frère Krug, nous apprend le rapport, ne manque pas de souligner son indignation. Il rappelle en effet comment les Allemands ont traité non seulement les Français, mais encore les Franc-maçons alsaciens. Il n'accepte donc pas que les maçons français quémandent l'amitié des Frères allemands, considérant que c'est à eux qu'il revenait de tendre la main. Il n'admettra, dit-il, les Allemands dans la Loge que quand ces derniers exprimeront leurs regrets sur la guerre de 1870 et qu'ils feront tout leur possible pour en faire disparaître les iniquités. Il dépose alors son cordon dans les mains de l'Orateur et quitte l'Atelier (13). Il recevra alors le soutien appuyé des Frères Garnier Nicolas et Delluc. On sent ici la profondeur du ressentiment des maçons français à l'égard de l'Allemagne et de sa politique d'annexion.

Adversaires et partisans de la réconciliation vont donc s'affronter. Le Frère Dubesset explique qu'il a toujours entendu parler de Franc-maçonnerie universelle, il ne peut donc être que favorable au rapprochement. C'est sur la base de cet argument que le Frère Dohm va proposer l'ordre du jour suivant : "Considérant que la Maçonnerie est universelle par son but qui est de substituer la justice à la violence pour régler aussi bien les rapports de peuple à peuple que d'individu à individu, la Loge Saint-Jean de Jérusalem approuve le Grand Orient de France d'avoir accepté de renouer des relations entre toutes les puissances maçonniques qui ont les mêmes aspirations".

De nombreux Frères vont encore intervenir pour soutenir ou critiquer la proposition. Charles Bernardin est fermement décidé à ne pas capituler. Avant de mettre l'ordre du jour aux voix, il s'adresse à la Loge en ces termes : "Mes Frères, toute la question se résume en ceci ; il s'agit de savoir si la Loge de Nancy sera une Loge nationaliste ou une Loge maçonnique. Je vous avertis, afin qu'il n'y ait aucune équivoque, que le vote de l'ordre du jour du Frère Dohm que je vais mettre aux voix aura pour conséquence immédiate l'invitation officielle à notre première fête solsticiale de la Loge de Strasbourg". Il est donc procédé au scrutin à mains levées. L'ordre du jour est adopté, seuls six Frères sur les soixante dix présents s'y opposeront.

Bernardin avait gagné : il invitait séance tenante la Loge de Strasbourg à la fête solsticiale de la Loge le 26 mai 1907. Le papier à en-tête de la Loge est ainsi libellé :

"L.'. Saint-Jean de Jérusalem, Or.'. de Nancy,

Fondée le 7ème jour du 11ème mois

de l'an de la V.'. L.'. 5771,

Pillée et saccagée par les hordes cléricales

le 13ème jour du mois de mars

de l'an de l'incarnation de N.'. S.'. Jésus-Christ 1906".

On remarquera naturellement la triponctuation de Notre Seigneur ! Bernardin pousse l'humour jusqu'au bout.

Nous nous interrogions sur le fait de savoir si Bernardin avait reçu le soutien de l'obédience. La lettre que l'un des Conseillers de l'Ordre adresse le 8 avril 1907 à Larcher l'informe "que le Conseil, en l'espèce, estime qu'il ne peut être question d'une violation de l'article 113 du Règlement Général. Pour le Conseil il ne s'agit pas d'une proposition nouvelle au sens strict du mot mais simplement une discussion ouverte à la suite d'explications demandées au Frère Bernardin". Le Conseil informe en outre Larcher qu'il transmet copie de la réponse à Charles Bernardin.

On imagine qu'après cette lettre, Bernardin n'étant en rien désavoué, la fronde se calme sans difficulté. Il convient cependant d'ajouter que l'intervention du Frère Krug, maçon particulièrement mesuré, présente ici un intérêt évident pour comprendre les difficultés que la Loge eut à surmonter en l'espèce.

Le Grand Orient fait en outre savoir en 1907 dans une déclaration reproduite dans la revue l'Acacia qu'il ne désavoue pas les maçons de Nancy. "Contrairement à ce qu'on a prétendu, leur conduite n'a rien eu d'incorrect et a été pleinement respectueuse des droits supérieurs du Conseil de l'Ordre. En terminant cependant, nous nous permettons d'exprimer l'avis que la fête organisée, pour le 7 juillet, à la Schlucht, par les Loges d'Alsace est un peu prématurée. Mieux eut valu attendre l'année prochaine, à une époque où la situation sera vraisemblablement devenue régulière entre les puissances maçonniques des deux pays. Cela aurait vraisemblablement éteint certains scrupules motivés aujourd'hui par le choix du lieu de rendez-vous. La méthode diplomatique s'impose en tout.

Nous avons parlé de ce projet de fête parce que celle-ci ne doit pas avoir lieu dans l'enceinte d'un Temple, mais être publique, que les profanes la connaîtront, et que mieux vaut, dans ce cas en parler nous-mêmes, pour lui donner sa véritable signification : celui d'une rencontre, sans caractère officiel, entre les Frères habitant des deux côtés d'une frontière, et oubliant momentanément les contingences de la politique. Cependant, nous continuerons de penser qu'il eût mieux valu attendre l'année prochaine".