1907 : Le rapprochement franco-allemand (2)

Une poignée de main en 1901, un premier pas en 1904

Pierre Chevallier, dans son Histoire de la franc-maçonnerie française, nous propose une excellente synthèse de l'action de Charles Bernardin :

"Le point de départ de la réconciliation entre les Frères français et allemands, nous dit-il (6), doit être recherché dans l'initiative d'un maçon luxembourgeois, le Vénérable Joseph Junck, Grand Maître de l'Ordre au Grand Duché. Ce fut lors de la fête solsticiale d'une loge de Luxembourg, Les Enfants de la Concorde Fortifiée, que le Frère Junck parvint à mettre la main du Frère Ludwig (7), alors Vénérable de la Loge de Metz, dans celle du Frère Bernardin, représentant la Loge Saint-Jean de Jérusalem, Orient de Nancy... Le Frère Ludwig, nous assure-t-on, médecin militaire, était un humanitaire, proche parent d'Erckmann et la Loge messine qu'il présidait s'appelait Le Temple de la Paix... Trois années passèrent, puis en 1904 le Frère Bernardin se décidait à assister à une tenue de la Loge messine, le 8 février 1904" (8).

ZumTempeldesFriedensLe Conseil de l'Ordre dont Bernardin est l'un des membres éminents ne peut ignorer la visite de ce dernier à la Loge de Metz. Il s'agit là incontestablement d'une démarche politique dont chacun mesure les risques. C'est sans doute pour cette raison que sa visite n'est qu'officieuse. Le Grand Orient ne pouvait officiellement patronner cette initiative dans le contexte politique passionnel de l'époque en France. En outre, en raison des sévères critiques formulées à l'endroit de la Maçonnerie allemande et l'abandon de la référence à Dieu et à l'immortalité de l'âme en 1877, de réels obstacles jalonnaient le chemin d'une éventuelle réconciliation. La Grande Loge, créée en 1894, c'est à dire vingt-quatre ans après la guerre, avait à l'inverse rapidement renoué des liens avec les puissances maçonniques allemandes. C'est pourquoi "au congrès maçonnique international de Bruxelles qui eut lieu en août 1904, la question d'un rapprochement maçonnique franco-allemand fut officiellement posée par la Grande Loge de France, et reçut l'approbation générale", nous rappelle Charles Bernardin. On le voit, l'idée du rapprochement faisait son chemin, tant du côté français que du côté allemand. Les Frères de la Loge allemande de Metz pouvaient-ils le manifester plus clairement qu'en procédant à son affiliation dans leur Atelier, "Zum Tempel des Friedens" ?

Le mouvement s'amplifie

Le 18 juin 1905, le Frère Lafferre, président du Grand Orient, rend compte de la fête de la Loge Saint-Jean de Jérusalem. Il la dit brillante. Y assistaient des représentants du Suprême Conseil du Grand Duché de Luxembourg et de la Grande Loge Suisse Alpina. La fête s'est terminée par un magnifique banquet de 160 couverts, auquel ont pris part bon nombre de notabilités du département et des départements limitrophes. Le Frère Lafferre a recueilli, à l'occasion de cette visite, d'intéressants renseignements maçonniques et politiques sur la région de l'Est.

Le 2 juillet 1905, Bernardin représente le Grand Orient à la fête de la Loge Les Enfants de la Concorde Fortifiée à l'Orient de Luxembourg. "Elle constituait, nous dit-on, un véritable petit Congrès maçonnique international puisque cinq nations y étaient représentées. Le Frère Bernardin y a retracé l'historique de l'affaire des fiches que beaucoup de maçons étrangers connaissent mal. Une adresse de félicitations a été immédiatement envoyée au Frère Lafferre. La fraternité la plus étroite a été la note dominante et l'on s'est séparé bien à regret, après une journée d'émotion et de réconfort. Le Frère Bernardin ajoute que l'accueil fait par nos Frères luxembourgeois aux délégués français a été ce qu'il est toujours : affectueusement fraternel ; il remercie à nouveau le Grand Maître Junck et le Vénérable Lang de la réception si charmante et si amicale qu'ils ont faite au représentant du Grand Orient de France".

Le 22 juillet 1905, la Loge Les Chevaliers Unis à l'Orient de Lyon invitée par la Loge Les Enfants de la Concorde Fortifiée "avait été fraterniser dans cet Orient". Bernardin nous indique ainsi qu'ils y avaient rencontré les Frères allemands qui fréquentaient régulièrement et depuis des années la Loge de Luxembourg. Les 20, 21 et 22 juillet 1906, les Frères de la Loge de Strasbourg étaient à leur tour invités à Lyon. Desmons y donnera même l'accolade fraternelle au Vénérable de la Loge Erwins Dom, le Frère Kraft qui jouera, nous le verrons, un rôle important dans l'histoire des relations maçonniques franco-allemandes. Un peu plus tard, le 17 février 1907, trente Franc-maçons français représentant diverses Loges des Orients de Paris et de Lyon assistaient à la fête solsticiale de la Loge de Strasbourg. Pour autant, l'heure de la réconciliation officielle n'a pas encore sonné. La Maçonnerie allemande, en effet, n'entend pas renouer les liens avec son homologue française sans conditions. C'est ce que nous apprenons à l'occasion d'un conflit qui surgit entre le Vénérable de la Loge, Charles Bernardin, et certains des Frères de son Atelier. C'est également ce qui explique qu'il faudra attendre le 26 mai 1907 pour que les Loges de Strasbourg et de Colmar, pour la première fois depuis 1870, franchissent officiellement le seuil de la Loge Saint-Jean de Jérusalem à Nancy.