1907 : Le rapprochement franco-allemand (2)

Le rapprochement franco-allemand ou la question de la paix

2e partie : Charles Bernardin et la Loge Saint-Jean de Jérusalem à l'Orient de Nancy (1)

On imagine qu'à Nancy, ville frontière, glacis avancé de la France depuis l'annexion, le problème des relations avec l'Allemagne, donc avec la Franc-maçonnerie allemande, est un sujet particulièrement sensible. La Loge Saint-Jean de Jérusalem a accueilli en son sein des Frères alsaciens (2) et mosellans qui ont refusé l'annexion et ont quitté le "Reichsland Elsass-Lothringen". Dans ces circonstances, elle est elle-même placée dans une situation qui lui confère un statut particulier, celui de sentinelle de la Maçonnerie française face à une Maçonnerie allemande à qui l'on reproche sa complicité, ou pour le moins son silence, relativement à l'annexion de l'Alsace-Lorraine. Les témoignages à ce sujet ne manquent pas (3). Une planche confidentielle du Vénérable de la Loge Saint-Jean de Jérusalem de Nancy au Très Illustre Frère Colfavru, président du Grand Orient de France, en date du 13 septembre 1887 constitue une belle illustration de la place qu'occupe pour cet Atelier, la question des provinces perdues. La Loge, en effet, adopta le 14 février 1887 à l'unanimité le vœu suivant : "La Loge Saint-Jean de Jérusalem, appréciant que le réveil des Loges d'Alsace-Lorraine actuellement en sommeil est désirable, charge son Vénérable de soumettre la question au président du Conseil de l'Ordre..."

Le Vénérable Barthélémy Pernot souligne que la question a été pendant une année une des principales préoccupations de la Loge. Elle y avait été soulevée par les Frères Vernolle et Leclaire et étudiée avec une attention toute particulière par une commission de cinq Frères de la Loge originaires d'Alsace-Lorraine. Ceux-ci avaient pris soin de se mettre en rapport avec de nombreux Frères habitant encore les pays annexés. Dans l'esprit de cette commission, le réveil devait prendre la forme d'une "Société secrète, autonome et indépendante de l'ancienne Maçonnerie française en Alsace Lorraine... L'intérêt maçonnique et national que présenterait le succès d'une pareille tentative, ajoute Pernot, ne vous échappera pas". Il demande donc au Frère Colfavru "de réserver un fraternel et bienveillant accueil aux Frères Leclaire et Vernolle qui se proposent de (vous) entretenir directement du projet dont ils sont les auteurs".

Nous ne savons pas ce que fut la réponse du Grand Orient de France, mais rien ne semble être sorti de cette initiative, et ce, probablement pour des raisons diplomatiques ; on ne veut pas d'ennuis avec l'Allemagne, et même si les dirigeants politiques français sont soucieux de voir les provinces perdues rentrer dans le giron de la mère-patrie, ils sont conscients de la vanité d'une politique ouvertement hostile à l'Allemagne. On le comprendra plus tard avec l'affaire Schnaebele et en 1889 avec le désaveu des menées boulangistes. Le Frère Cahen-Bernard, répondant aux objections du Frère Krug sur le rapprochement, nous éclairera plus tard sur la situation telle qu'elle commence déjà à apparaître à de nombreux Français. Il "comprend le sentiment qui fait agir ainsi le Frère Krug : il est alsacien ; mais cependant il faut vivre avec son époque, et si personne ne veut la guerre, à quoi bon continuer à être ainsi ? Tous les anciens ont vu ces mauvais jours de 1870, et on les avait élevés avec l'idée de faire la guerre ; mais on ne l'a pas faite. Lors de l'affaire Schnaebele, il a été décidé qu'on ne pourrait reprendre l'Alsace-Lorraine par la force, et encore depuis nous nous sommes aperçus que nous sommes en état d'infériorité numérique vis-à-vis des Allemands. Alors à quoi bon bouder ? De sa visite à Strasbourg et des conversations qu'il a eues avec les Frères alsaciens, il ressort que ces derniers aiment toujours la France comme l'initiatrice des grandes idées, mais ils se font au régime qu'ils ont et ne demandent nullement la guerre. A son point de vue, le rapprochement qui fait l'objet de cette discussion servira à répandre les grandes idées sorties de la Déclaration des droits de l'homme ; notre rôle dans l'avenir sera d'inculquer nos principes de justice à tous ceux avec lesquels nous aurons des relations (4)".

L'annexion constitue donc toujours, même en cette fin du siècle, une blessure vive. Mais si, ainsi que nous l'avons dit précédemment, les maçons sont patriotes, l'histoire retiendra qu'ils constitueront également le fer de lance du pacifisme. Certes personne, moins encore à Nancy qu'ailleurs, n'oserait dire ouvertement qu'il accepte l'annexion. On se rend compte cependant que le temps commence à consolider l'idée d'un maintien des provinces perdues dans l'empire allemand.

Après la déclaration fracassante de Bernardin sur ces "maudits Allemands" (5), la Loge de Nancy va entretenir avec celle de Luxembourg les liens les plus étroits. Il s'agit, dans son esprit, de contrer la présence des Franc-maçons allemands en assurant une large présence des Frères de Saint-Jean de Jérusalem. Par ailleurs le 19 septembre "lecture est donnée d'une planche du Grand Orient de France faisant connaître que le Conseil de l'Ordre remercie le Frère Bernardin du toast patriotique porté par lui à Luxembourg". Le 9 novembre, le Frère Thiéry père, membre de la Loge "Les Enfants de la Concorde Fortifiée" à l'Orient de Luxembourg reçoit le titre de membre d'honneur de la Respectable Loge Saint-Jean de Jérusalem, à l'Orient de Nancy. Charles Bernardin va donc se retrouver progressivement investi par sa Loge d'une mission de représentation auprès de Loges du Luxembourg et de Belgique.

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