1907 : Le rapprochement franco-allemand (1)

Le rapprochement franco-allemand ou la question de la paix
"Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent"
Victor Hugo (1)

1ère partie : L’universalisme maçonnique et le patriotisme. Le problème du pacifisme

La Franc-maçonnerie a vocation à s’adresser à l’humanité toute entière. Elle ne connaît en effet ni races, ni langues, ni frontières, elle ne connaît que l’Homme. Elle a "pour devoir d’étendre à tous les membres de l’humanité les liens fraternels qui unissent les Franc-maçons sur toute la surface du globe" (2). Elle s’assigne donc une tâche essentielle : "préparer la Concorde Universelle". On peut ainsi aisément comprendre les raisons de son action résolue en faveur de la Paix et de la suppression de la guerre, en faveur de la négociation, de l’Arbitrage. Face à la limpidité et la noblesse des principes se dresse cependant en certaines circonstances la rigueur de la réalité. C’est précisément ce qui va se passer à plusieurs reprises, notamment entre la France et l’Allemagne, et va mettre en défaut l’application du catéchisme maçonnique.

C’est ce que nous nous proposons d’examiner dans la première partie de cet article. Nous y verrons Bernardin, celui qui deviendra le principal artisan de la réconciliation, mener un courageux combat intérieur où les passions seront finalement vaincues par la raison.

1. Le pacifisme à l’épreuve de la défaite, le problème de la revanche et de la "guerre du droit"

La défaite de 1870 constitue, pour les républicains notamment, donc pour les Franc-maçons, un traumatisme sévère. L'annexion de l'Alsace et de la Moselle, "ce morceau de chair française que nous a arraché la main de fer du Teuton" comme le dit un Frère de Reims en 1885, est vécue dramatiquement. Au lendemain de la défaite, les Franc-maçons vont créer diverses sociétés destinées à exalter le sentiment national, à faire vibrer la fibre patriotique. C'est ainsi que de nombreux instituteurs Maçons, notamment dans le cadre de la Ligue de l'Enseignement, taraudés par l'esprit de revanche vont organiser des "Sociétés de préparation militaire", des "Sociétés de gymnastique" (3). Dans leur esprit, il s'agit de préparer la jeunesse à la revanche. Jean Macé et Chatrian ne seront pas les derniers à exalter ce sentiment national. On demande par ailleurs la mise hors la loi maçonnique de Louis Napoléon Bonaparte et de son frère Jérôme, convaincus "de meurtre, de vol et de dol, et d'avoir trahi la France à Sedan, après l'avoir pillée et ruinée".

Le Frère allemand était, à cette époque, persona non grata dans les Loges françaises. Mais, dans ce domaine, les Frères allemands n'avaient rien à envier aux Frères français. Ils avaient signifié dès 1871 au Grand Orient qu'ils cessaient toute relation avec lui (4). Les Maçons n'hésitent pas alors à faire part de leur haine contre la Prusse, mais, plus largement même, contre les Frères allemands.

Durant cette période, les Loges vont faire preuve d'un patriotisme exemplaire. Ainsi vont-elles, par exemple, contribuer de façon non négligeable à la collecte des fonds nécessaires au paiement des dommages de guerre exigés par l'Allemagne. On en trouve une attestation dans la trésorerie de "Saint Jean de Jérusalem" (5). Avec l'allumage des feux de la Loge "Alsace-Lorraine", la Maçonnerie française exprime à sa façon, son refus de l'annexion. En sont membres des Frères tels Ferry, Macé (membre d’honneur de la Loge de Nancy) Bartholdy et Chatrian. On sait que la Loge va choisir pour symbole un crêpe de deuil (7). Il fallut attendre la dérive des positions de Déroulède pour que ces Maçons fourvoyés, dont le Frère Desmons, s'affranchissent enfin de cette chevauchée vers le nationalisme qui les mena droit au boulangisme. Certains d'entre eux subirent d'ailleurs les foudres de la justice maçonnique.

L’affaire du Luxembourg ou le triomphe des passions

Nous allons voir ici un Bernardin dont le patriotisme fut nourri par la défaite de 1870. Le lundi 2 mars 1896, il est nommé garant d'amitié de la Loge Les enfants de la Concorde Fortifiée à l'Orient de Luxembourg. Il y représente l’Atelier lors de la fête solsticiale du 5 juillet de la même année. Nous allons connaître alors l'un des épisodes les plus éclairants sur la personnalité de Bernardin. Il annonce le 10 août qu'il fera un rapport succinct de la fête lors de la tenue de rentrée, il n'indique cependant pas qu'il adresse au Grand Orient un rapport (8) qui, sinon, n'aurait rien eu de confidentiel. Ce rapport est intéressant à plus d'un titre. On y découvre l'état d'esprit qui anime alors ce Frère. Il fait un détour substantiel pour se rendre à Luxembourg sans "mettre le pied sur un pouce carré de sol allemand". Un Frère belge tente d'engager l'assemblée à porter un toast à la Fraternité Universelle. Bernardin, qui jusque là ne s'était pas exprimé, sort de sa réserve pour indiquer qu'en aucune façon il ne peut s'y associer. Dans le même rapport, il parle de "ces maudits allemands !" Il s'agit des Frères d'Outre-Rhin mais aussi et surtout des Frères allemands qui ont créé des Loges dans les territoires annexés.

Charles Bernardin sera, en décembre 1898, délégué par "Saint Jean de Jérusalem" à la fête solsticiale de cet Atelier. On le voit présent sur tous les fronts, et particulièrement dans les relations avec le Luxembourg et la Belgique. Il y a probablement là une explication à son rôle dans la reprise des contacts avec la Franc-maçonnerie allemande quelques deux ans plus tard, dont on ne dit, et c'est remarquable, strictement rien dans les tracés de la Loge. Ils sont assez souvent elliptiques et à ce moment, les sentiments sont encore mêlés.

Le tournant de la fin du siècle ou le triomphe de la raison

S'il est difficile, face à l'opinion publique, de ne pas exprimer un ressentiment face à l'annexion prussienne en 1870, dès 1880, les principes universalistes et pacifistes de la Maçonnerie vont cependant bientôt trouver à s'exprimer. Les partisans du pacifisme et de l'internationalisme, qui s'exprimaient tel Caubet dès 1874, vont engager l'obédience résolument vers la reprise des relations internationales. Le Frère Lahy (9) précise la position des Frères : "Nous voyons en effet, nous, Franc-maçons, que la patrie, resserrée entre les bornes toujours étroites des frontières, tend à s’étendre à tout le domaine que la pensée humaine peut étreindre. Le sentiment qui a toujours été lié à la forme des nations, le patriotisme, évolue de lui-même, sans heurt et sans sacrilège. Tard venu dans l’histoire, le patriotisme n’a pas les mêmes origines que la brutalité guerrière avec laquelle on le confond souvent..." Mais la suite de son discours, quarante ans après l’annexion, montre à quel point les plaies sont encore vives et l’on imagine les combats intérieurs qu’ont dû livrer ceux qui, en France, se battaient pour l’éradication de la guerre. En outre, plus les années passaient, plus la réalité de la frontière de 1870 s’imposait. On le sent bien quand on entend le Frère Kraft de Weisser Hirsch (10) déclarer, lors de la même manifestation : "Le cœur de la femme est mu par un même amour du mari et de l’enfant, de la région natale (Heimat) et de la patrie. Il en est ainsi DES DEUX COTES DES VOSGES

Quoiqu’il en soit, le retour à l'universalisme maçonnique était donc assuré, mais pour quelques années seulement. Le conflit mondial de 1914 allait en effet précipiter à nouveau la Maçonnerie dans la tourmente et l'associer alors à la "Guerre du Droit" (13) et grâce au témoignage de Charles Thiriet, Vénérable de la Loge Saint Jean de Jérusalem après la première guerre mondiale, témoignage rapporté par Bernardin dans le même ouvrage.

 

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