1906 : Les inventaires en Meurthe-et-Moselle

On le voit, la guerre fait rage entre les deux partis : "Encore un malheur de Turinaz" titre le journal. Dans cet article il évoque le procès engagé par Turinaz contre Louis Kreis, imprimeur du journal, en raison d'un dessin paru le 1er avril 1906 relatif à l'affaire de Saint-Nicolas-de-Port et portant la légende qui suit : "Le 20 mars, deux vicaires, exécuteurs des hautes œuvres de l'évêque de Nancy, ont fusillé un ouvrier de la ville de Saint-Nicolas-du-Port", expression précédée de : "Il faut du sang ! Il faut du sang !" en gros caractères. Kreis est purement et simplement acquitté. Et le journal de conclure : "Nous espérons que cette nouvelle douche mettra un frein à l'ardeur procédurière de notre épiscope".

 

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"Il faut du sang ! Il faut du sang !
"Le 20 mars, deux vicaires, exécuteurs des hautes oeuvres de l'évêque de Nancy,
ont fusillé un ouvrier de la ville de Saint Nicolas de Port"

 

Les incidents vont cesser à Nancy comme ailleurs. La condamnation par Rome des associations cultuelles, le 10 août 1906, par l'encyclique "Gravissimo officii", n'empêchera pas les évêques de France de chercher avec le gouvernement un modus vivendi... lequel sera instauré au printemps 1907. Les intransigeants, au rang desquels on compte naturellement Turinaz, y ont finalement gagné en audience et en popularité.... et, ajouterons-nous, en détermination. Mais les élections de mai 1907 viendront bientôt nous démontrer le caractère ultra minoritaire de l'opposition à l'application de cette loi. Turinaz aura bien du mal à l'admettre, mais la fille aînée de l'Eglise s'est déjà largement déchristianisée. Le Journal Pour la République du 11 mars 1906 l'expliquait à sa façon, usant comme d'habitude de la satire, en anticipant les événements. Cet article nous renseigne sur l'état d'esprit des Francs-Maçons de Nancy. Le journal Pour la République veut, quant à lui, contrer l'argument de certains catholiques dont l'évêque de Nancy(10) visant à accréditer l'idée que l'inventaire des biens de l'Eglise constitue une spoliation. Selon le journal, la confiscation fut un des instruments dont l'Eglise usa pour édifier "la monstrueuse fortune qu'elle détenait avant 89..." Le 25 mars 1906, il titre : "L'Eglise spoliatrice" :

"A l'occasion des inventaires nécessités par la transmission aux associations cultuelles des biens meubles et immeubles administrés actuellement par les Fabriques, le clergé catholique crie à la spoliation. Un citoyen des plus compétents en la matière vient de faire paraître une étude très documentée dans laquelle il démontre que la confiscation fut un des instruments dont l'Eglise usa pour édifier la monstrueuse fortune qu'elle détenait avant 1789".

Il y explique notamment que "ce fut l'Inquisition qui organisa d'une façon régulière la confiscation qui fut étendue à ceux qui ne dénonçaient pas les hérétiques ou étaient soupçonnés de connaître ses faits d'hérésie et de ne pas en avoir fait part à l'inquisiteur... La confiscation ecclésiastique s'est poursuivie pendant le Moyen-âge, la Renaissance et jusqu'à nos jours où les moyens diffèrent mais aboutissent au même but ... Et ce sont les prêtres d'aujourd'hui qui crient : Au voleur ! et ameutent leurs fidèles contre les agents du fisc qui procèdent à l'inventaire des biens du clergé, dans un but de conservation ! Menteurs !"

Le journal ne peut cacher sa satisfaction le 2 décembre 1906 :

"Inventoriés... Les christicoles, les pourceaux bénits, gavés de l'ordure catholique, en dépit de la résistance vaudevillesque opposée à l'exécution de la Loi, ont été singulièrement déçus dans leurs tentatives et presque lâchés par leurs plus ardents comparses. Et si le Bon Dieu s'est montré insensible aux Parce domine et a laissé enfoncer les portes des églises sans envoyer, pour les protéger et les défendre, le plus petit ange exterminateur, c'est qu'il sait pertinemment à quoi s'en tenir sur les agissements de ses représentants ici bas... A part les pantalonnades grotesques des épileptiques de Plouguernau et autres endroits de Bretagne, où l'alcool dirige les esprits, on peut dire que les inventaires s'effectuent dans le plus grand calme..."

Sanction de la résistance de l'Eglise aux inventaires et conséquence de la loi, le 9 décembre, Turinaz reçoit du préfet Humbert une lettre l'informant "qu'à défaut d'association cultuelle destinée à remplacer la mense épiscopale, il cessait d'avoir droit à la jouissance de l'évêché, à partir du 13 décembre". On en arrive ainsi à l'incident du déménagement et de la gifle épiscopale, Turinaz trouvant là une nouvelle occasion de se distinguer. Pour la République, notamment sous le titre "Les malheurs de Turinaz" en fait son plat de résistance. "Turinaz sera-t-il poursuivi ?" interroge le journal le 23 décembre 1906. Il ajoute : "On lit dans la Petite République : Il y a huit jours bientôt que la paume épiscopale de monsieur Turinaz s'abattit à dix reprises différentes sur l'épaule solide du brigadier-contrôleur Meyer. En une semaine, le parquet de Nancy n'a trouvé encore que le temps d'interroger... à domicile l'évêque, et tous se demandent aujourd'hui si, décidément, on osera le poursuivre..." Le journal, le 30 décembre, nous informe que Turinaz passe en correctionnelle : "Les douches se suivent et se ressemblent. La main de la justice vient de nouveau de s'appesantir sur notre épiscope... il a été condamné pour outrage à un agent de la force publique, à cinquante francs d'amende. Nous reviendrons la semaine prochaine sur cette sensationnelle audience".

Pour la République va enfin se faire l'écho de la suppression du budget des cultes, elle-même conséquence de la loi. Le lundi 19 mars, il nous parle de "La souscription pour le traitement du clergé"... "La semaine religieuse du diocèse de Nancy publie un avis officiel qui devra être lu en chaire. Cet avis a trait aux personnes qui, n'étant pas pauvres, et sans raisons graves, ont refusé de contribuer au traitement du clergé, ou qui n'auront fait que des offrandes relativement dérisoires. Désormais, suivant l'ordre de l'évêché, on n'accordera à ces personnes que l'essentiel dans l'administration des sacrements. Pas de sonneries pour les baptêmes, pas de messes pour les mariages, dernière classe pour les enterrements. Les enfants de leurs familles feront leur première communion à part. Cependant, dans des conditions que l'évêque exposera... ceux qui insisteraient pour obtenir des cérémonies supplémentaires paieront un tarif triple..." L'avis officiel de la semaine religieuse se termine ainsi : "Messieurs les curés exigeront que ceux qui n'ont rien donné pour le traitement du clergé payent à l'avance ou s'engagent par écrit à payer les frais exigés, soit qu'ils se contentent de la dernière classe..."

Et l'Est Républicain de conclure : "Ces dispositions draconiennes trouveront-elles le public soumis ? Hum !". Le même journal fera sur cette affaire plusieurs articles lui permettant de donner libre cours à son anticléricalisme. Quant à Pour la République, il n'en fallait pas plus pour qu'il commette dans sa livraison du 15 avril 1906 un dessin représentant une famille misérable et un curé tenant la sébile de la main droite, la gauche tenant un sac d'or avec ce commentaire :

Le curé : Eh bien ! l'on ne me donne rien ?

La mère : Hélas ! monsieur le curé. Vous le voyez, mon pauvre homme est malade et nous n'avons pas d'argent.

Le curé : C'est bien ! Mais je vous avertis que d'après le mandement de Monseigneur, vos enfants seront enterrés comme de la charogne.

 

 

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