1906 : le sac de la Loge

Les fausses listes, les procès...

Lors du sac, la rumeur publique accréditait l'idée, par ailleurs exacte, que la liste des Frères de la Loge avait été dérobée. Ce sont mêmes de nombreuses listes, appelées tableaux de Loge qui disparurent dans la tourmente. Des individus peu scrupuleux vont saisir l'occasion qui leur est donnée de nuire à des commerçants concurrents fournisseurs de l'Eglise. On va alors assister à la publication de plusieurs fausses listes des membres de Saint-Jean de Jérusalem. Pour la République, dans sa livraison du 15 avril 1906 les évoque. "Les réactionnaires de Nancy font circuler depuis plusieurs jours, des listes soi-disant officielles de Franc-maçons. Mais ils n'ont vraiment pas de chance : les lettres rectificatives pleuvent sur leur dos. Monsieur Bernardin, Président de la Loge de Nancy, a écrit à ce sujet une lettre à notre confrère l'Étoile de l'Est, dans laquelle il affirme qu'aucune liste n'a été dérobée lors du sac de la Loge. Beaucoup de gens censés voient dans ces soi-disant divulgations une simple manœuvre de concurrents déloyaux, profitant de l'occasion pour éloigner la clientèle de certaines maisons. De pareils procédés jugent ceux qui les mettent en pratique. L'Est républicain a dit son mot à cette occasion : pour lui, ce sont les Franc-maçons qui ont tort et si on fait de fausses listes ce ne peut être que leur faute. Ce raisonnement à la mode de Rouen s'étale tout au long dans le numéro de mardi dernier. On nous assure que pour couper court à toute cette polémique, plusieurs personnes vont publier la liste des Franc-maçons ayant été à la Loge depuis cent ans... On pourra y lire le nom de pères ou grands-pères, de gens qui traitent tous les jours les Franc-maçons de canailles et même certains de nos concitoyens que l'on sera très surpris d'y trouver (10)".

Quel but poursuivait Bernardin en affirmant que ces listes n'avaient pas disparu ? Voulait-il minimiser l'incident, inciter les voleurs à se découvrir, ou tout simplement jeter le doute sur la réalité de ces listes ?

"Nous ne connaissons pas l'origine des différentes (il y en a quatre) listes de Frères ou prétendus Frères circulant à Nancy, nous n'en voulons point parler" nous dit Le Petit Antijuif de l'Est dans un article intitulé "Sus aux Frères"... Mais, chaque jour, nous recevons des lettres de nos concitoyens désirant la formation à Nancy, d'un groupe de personnes s'engageant sur l'honneur à ne plus avoir avec les Franc-maçons avérés, aucune relation, soit mondaine, soit commerciale".

Décidément, ce journal ne peut s'empêcher malgré ses dénégations de s'intéresser régulièrement à la Loge ! Il lance là l'un de ses appels réguliers à la mise en quarantaine des commerçants juifs et des Franc-maçons : "N'achetez rien aux juifs !"

L'Est Républicain du 24 juillet 1906 parle du "procès dit des listes maçonniques"... Ce procès engagé par quatre personnes accusent un certain Rey, catholique ardent, secrétaire des "Hommes du Sacré-Coeur, d'avoir confectionné ou colporté les fausses listes maçonniques sur lesquelles leurs noms étaient inscrits..." Il évoque les listes qui contiennent 120 noms de Franc-maçons, faux ou vrais... l'impossibilité pour les demandeurs de mesurer "l'énorme préjudice qui leur a été causé"... Monsieur Robardelle avait perdu à cause de cette affaire la clientèle du curé de la cathédrale, "lui qui, pourtant, a fait élever ses filles aux dominicaines..." L'Est ajoute : "Robardelle affirme sur l'honneur ne pas être Franc-maçon". (Léon Goulette est assez bien placé pour faire la part du vrai et du faux)... "Monsieur Weber, confiseur, ... a été plus gravement touché... Tous enfin ont reçus des lettres anonymes dont quelques unes sont à la fois injurieuses et ordurières... Monsieur Rosfelder aurait quant à lui perdu la clientèle du Grand Séminaire, mais... pour avoir auparavant passé des annonces dans les journaux l'Étoile de l'Est et Pour la République. L'économe a pensé que le Grand Séminaire ne pouvait se fournir chez un commerçant qui apportait des subsides aux mangeurs de curés"... "Maître Xardel développe ensuite quelques considérations juridiques sur le droit qu'on a de publier des listes de Franc-maçons. En 1887, à Nancy, quatre journaux ont publié la liste des membres de la Loge Saint-Jean de Jérusalem, et personne n'a protesté, personne n'a fait de procès" (11). L'Est nous apprend également qu'une autre affaire analogue s'est produite à Nancy faisant elle même l'objet d'un procès.

Le 26 juillet 1906, le journal rend compte du jugement. Rey père et fils et Terrier, leur domestique, sont condamnés solidairement à 5000 francs de dommages et intérêts vis à vis de chacun des six demandeurs. On apprend ensuite que Rey fait appel du jugement.