1906 : le sac de la Loge

Mais cette affaire n'intéresse pas seulement, on l'imagine sans peine, les journaux de gauche, la presse républicaine. Les journaux de droite s'en emparent et vont rendre compte à leur façon de l'événement. Le Petit Antijuif de l'Est sera manifestement celui qui affichera le plus bruyamment sa satisfaction. Le 20 mars 1906, il titre : "Les inventaires... Nos lecteurs et amis connaissent, par les quotidiens, les inventaires de la semaine passée... y compris celui de la Loge, jolie réponse, du tac au tac, spontanée, prompte, de tous points réussie. Tout commentaire en affaiblirait la portée (9)"... ce qui ne l'empêche pas cependant de prendre la plume le 27 mars sous le titre "La justice en marche... La Loge Saint-Jean de Jérusalem à Nancy vient d'être inventoriée, nous apprennent les feuilles publiques, et cette nouvelle mérite de prendre date, car elle prouve que le peuple commence à comprendre où est le siège du mal dont il souffre : ce n'est plus la vérité dreyfusarde, c'est la justice populaire qui est en marche... Les journaux ajoutent, il est vrai, que cet inventaire a été un peu brusque... Quand les carabiniers préfectoraux arrivèrent, il ne restait plus rien sous la voûte étoilée de Saint Jean de Jérusalem et la liste secrète des membres de la Loge avait disparu avec les épées, poignards, squelettes, cercueil et registres de la congrégation... La Ligue antimaçonnique française, qui étend de jour en jour son action, s'honore hautement d'avoir à Nancy des amis énergiques qui ont secoué un peu violemment le tube où mijote ce vilain bouillon de culture..."

Pour un journal qui avait annoncé qu'il ne ferait aucun commentaire sur le sujet, le Petit Antijuif de l'Est est particulièrement prolixe. Il reviendra en outre sur l'affaire à plusieurs reprises.

L'Éclair de l'Est, feuille cléricale et de droite va, elle, s'en donner à cœur joie. Le 14 mars, sous le titre "un inventaire peu banal à la Loge maçonnique" elle se réjouit de l'évènement.

"Des cris - A la Loge ! A la Loge ! - se font entendre. Quoi de plus naturel, en effet, que d'aller faire un léger inventaire dans ce réduit à tabliers et à truelles. Les églises catholiques avaient dû subir un inventaire en règle... Il était juste que la Loge reçut la visite, non pas des agents du fisc (cela va de soi) mais des catholiques outrés de vivre en ces temps de pareille spoliation..." On annonce que dans quelques minutes on va jouir, rue Drouin, "d'un spectacle ravissant "... Le décor est campé, "devant la Maison du Peuple, salle de réunions de toutes les sociétés blocardes"..."Tout à coup, nous dit-on, les cris de "A bas les Franc-maçons ! A bas les casseroles ! sortent de toutes les poitrines... Tout le matériel est mis à sac, tabliers, épées, portraits, peintures, fleurs,... C'est une destruction complète, un saccage sans pareil, une belle revanche... Pauvre Bernardin 1er, quelle triste journée et quel souvenir affreux quand, chaque année, en regardant votre éphéméride, vous lirez ces mots :

"13 mars 1906, Inventaire de la Loge maçonnique de Nancy"

On le voit, Charles Bernardin est clairement identifié et constitue la cible privilégiée de la réaction.

Le premier article consacré à l'affaire par l'Est Républicain et intitulé "Inventaire à la cathédrale" constitue une relation un peu détachée de l'événement : "Dès 4 heures du matin, quatre escadrons de hussards... et deux bataillons d'infanterie sont mobilisés ainsi que toutes les brigades de gardiens de la paix. A cinq heures et demie, les hussards sont devant l'hôtel des postes. Le 26ème d'infanterie barre les principales rues autour de la cathédrale. Deux escouades de génie sont prêtes à intervenir pour ouvrir les portes. L'évêque est prévenu à cinq heures vingt. "Si l'on veut pénétrer dans la cathédrale, aurait-il dit, on me passera auparavant sur le corps". A six heures, il n'est pas encore à la cathédrale (on comprend ainsi l'allusion au lit douillet de l'Étoile de l'Est) Les sommations d'usage sont faites. Le serrurier Collot ne parvient pas à ouvrir la porte de la rue du cloître. C'est le génie qui procède à l'ouverture. La porte est arrachée. Pendant ce temps le tocsin résonne lugubrement et la foule se porte vers la place Saint Georges. Mais lorsque la porte est arrachée, on se heurte à une barricade infranchissable, constituée de chaises et de bancs, un enchevêtrement inextricable que soudent des fils de fer".

La suite est cependant nettement plus incisive. Le 14 mars, parlant de la Loge saccagée, rue Drouin, sous le titre "A la Loge maçonnique !", il propose à ses lecteurs une relation détaillée du sac. Il n'est pas difficile d'y déceler une pointe d'ironie. Mais il ajoute en outre, parlant des jeunes catholiques : "Aujourd'hui, ces jeunes se sont enhardis. Ils marchent comme des anciens et, nous le répétons, plus qu'il n'est admissible. Que voulez-vous ? Il ne fallait pas les obliger à devenir belliqueux. On a semé le vent, on récolte la tempête". Il y a là plus que de la sympathie pour ces jeunes !

Comme le dit Pour la République, L'Étoile a bien raison : pas un mot pour fustiger le comportement des casseurs... Une description type expertise médico-légale, pas la moindre trace d'indignation quand on parle de vol, de pillage,... En outre la tonalité des articles est très claire : hostilité aux inventaires.

En outre pour lui, le 15 mars 1906, "le sac a permis à des apaches de profiter de la situation". Est-ce là le témoignage de la volonté de L'Est de dégager la responsabilité de la droite ? Le 16 mars, le journal se livre à une revue de la presse nancéienne sur le sac de la Loge : on y trouve de larges extraits de l'article de L'Étoile, la riposte du Journal de la Meurthe qui met en cause le "Feldmarechal Humbert qui n'est qu'un stratège de dernier ordre". Il se livre également à une enquête sur le sac de la Loge et le samedi 17 mars, il évoque une surveillance spéciale de la Loge par une demi-brigade de gardiens de la paix installés à demeure. Le Petit Antijuif de l'Est du 3 avril 1906 parle quant à lui de "La frousse des Frères". Il est question de la protection du local de la rue Cadet (à Paris) après l'inventaire de la Loge de Nancy. "La police entend une douzaine de jeunes gens d'une vingtaine d'années, appartenant à l'Union de la Jeunesse catholique qu'on soupçonne d'avoir participé au sac de la Loge..." Ils reconnaissent être allés à la Loge mais ajoutent qu'ils n'ont fait que suivre la foule et n'ont rien dégradé ni enlevé".