1906 : le sac de la Loge

Il convient maintenant d'examiner ce qu'en dit le journal Pour la République. C'est en effet, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, le journal de la Loge, et, à ce titre, il exprime officieusement ses positions. Jean Labatut y consacre le 18 mars, on pouvait s'y attendre, un long article intitulé "Les Apaches de Sacristie (8)". Il constitue un document de premier ordre en ce qu'il exprime précisément la position de la Loge face au problème de la Séparation des églises et de l'État, mais il nous renseigne également sur l'état d'esprit de la Maçonnerie, sur son anticléricalisme. A ce titre il mérite d'être intégralement reproduit.

"Ça ne pouvait pas manquer d'arriver. Ni les conseils de l'abbé Lemire, ni les appels à la sagesse de monsieur Ribot, ni la bienveillance excessive apportée par les pouvoirs publics dans l'application de la loi, ne devaient réussir à calmer des gens dont le seul but est de faire de l'agitation. Jusqu'à mardi dernier tout s'était, à Nancy, assez bien passé, on avait bien arrêté quelques manifestants : mais on coffre tous les jours des ivrognes et on enferme chaque jour des fous. Ça n'avait pas d'importance.

Le mardi matin même, contrairement aux prévisions, contrairement même aux menaces de Turinaz qui avait dit qu'on lui passerait sur le corps pour entrer dans la cathédrale, grâce aux mesures de police prises, il n'y avait pas eu de bagarres. Turinaz avait préféré la douce moiteur de son lit à la rigueur du froid matinal. Les cloches avaient en vain sonné le tocsin : les fidèles maintenus par les troupes n'avaient pu gagner l'église pour flanquer leur bon dieu à la tête des autorités. Mais le parti calotin voulait avoir sa journée et mécontent de n'avoir pu opérer il errait refoulé de-ci, de-là, de la place de la cathédrale à la place Stanislas.

Soudain un groupe de manifestants ayant à sa tête monsieur Vagner, imprimeur de l'Éclair de l'Est et un abbé à cheveux frisés du nom de Boulanger se met à crier : A la Loge ! A la Loge ! On passe par la rue d'Alliance et la rue Bailly et on arrive rue Drouin. Une porte solide ferme l'entrée du local. Un menuisier prête sa hache ; et un jeune homme bien pensant se met en devoir de démolir la clôture. C'est bientôt fait : les manifestants parmi lesquels on remarque deux abbés, font irruption dans le local privé où les Franc-maçons tiennent leurs réunions. Des femmes sont là, plus acharnées que les hommes, cassant tout, brisant tout. Ces gens-là même, non contents, dans l'accès de leur fureur, de tout saccager, volent les objets qui tombent sous leurs mains. Cinq tableaux ont ainsi disparu ainsi que quatre bijoux en or.

Chaque assistant prend une épée avec laquelle il lacère les peintures qui ornent les murs. Tout le mobilier est brisé ; les carreaux sont tous cassés. Il semble qu'une horde de sauvages a passé par là. Et effectivement ce sont bien là des sauvages !

Le parti clérical, car c'est bien lui, puisque des prêtres menaient la bande, s'est révélé tel qu'il est en réalité : ivre de domination et de sang. Après avoir durant ces dernières années usé du mensonge et de la calomnie contre les Franc-maçons, coupables à leurs yeux de trop aimer la République et de trop bien la défendre contre leurs coups, voilà maintenant les cléricaux qui se font malfaiteurs de droit commun et qui vont en plein jour, à 10 heures du matin, cambrioler les maisons de ceux qui sont leurs adversaires politiques. Un parti ne mérite plus que le mépris, lorsqu'il est descendu si bas. Voilà le résultat des excitations apportées dimanche dernier par les gens de L'Action Libérale. Quand on n'a pas les libertés nécessaires, on les prend, clament les orateurs libéraux. Les disciples, eux, appliquent la formule d'une façon générale et ils commencent à prendre les bijoux.

Il ne faut pas que les républicains laissent s'acclimater de pareilles mœurs dans notre pays. Aujourd'hui ce sont les biens des Franc-maçons qui sont menacés par les hordes cléricales en furie, demain ce seront les personnes des républicains, dénoncées toutes, du haut de la chaire, comme des Franc-maçons. Nous ne demandons pas de représailles ; nous conseillons même à nos amis que ces faits ont révoltés, de conserver le calme et la dignité qui conviennent en pareille circonstance. La police se charge d'infliger aux voleurs et aux apaches de sacristie le châtiment qu'ils méritent. Il ne s'agit pas ici de manifestants ayant crié plus ou moins fort ou bousculé un agent : ce sont des malfaiteurs de droit commun coupables de bris de clôture, de violation de domicile et de vol à main armée. On ne se commet pas avec le cambrioleur que l'on trouve dans son appartement : on le livre à la justice.

De tels faits auraient dû dans tous les partis soulever une réprobation unanime et les journaux amis de l'ordre auraient dû sévèrement blâmer les auteurs de ces brigandages. Mais au contraire : L'Éclair de l'Est ricane bêtement et L'Est Républicain ne trouve pas un mot pour flétrir de pareils procédés. Et ces gens-là, le soir de mardi, parcouraient les rues de la ville en criant: liberté ! liberté ! Liberté quand même !...

Quelle liberté réclamez vous donc ? Celle de prier ? Mais vous l'avez toujours, et si la cathédrale a été fermée pendant quelques jours, ce n'est pas par ordre du Gouvernement, mais par ordre de Turinaz. Celle de communier, de confesser, de pratiquer enfin, toute votre religion ? Mais vous l'avez toujours et nous ne songeons nullement à vous l'enlever. Mais si c'est comme tout porte à le croire de la liberté de voler et piller dont vous voulez parler : oh ! non, celle là nous ne vous l'accorderons pas. Nous avons d'abord les lois pour protéger nos biens et nos personnes ; et nous saurons bien aussi, s'il le faut, nous défendre nous-mêmes".