1906 : le sac de la Loge

Voyons la relation que fit la presse de ce qui se passa rue Drouin ce 13 mars 1906. Deux camps s'affrontent alors : ceux qui dénoncent cette opération et ceux qui s'en félicitent. Dans le premier camp on retrouve naturellement les journaux favorables à la Maçonnerie, l'Etoile de l'Est et Pour la République, dans l'autre les journaux de droite tels la Croix de Nancy, la Semaine religieuse, L'Eclair de l'Est, le Petit Antijuif de l'Est, ... lesquels recevront le renfort discret de l'Est Républicain, dirigé par l'ex-Frère Goulette. S'agissant de journaux d'opinion, on ne devra pas s'étonner de l'approche nettement subjective et engagée des représentants des deux camps.

L'Étoile de l'Est, quotidien créé en rupture avec les orientations données par Léon Goulette au journal l'Est Républicain, prend à l'évidence parti pour la Loge. On ne saurait s'en étonner. Parmi les membres fondateurs on compte de nombreux Frères de Saint Jean de Jérusalem. Le Frère Léon Grillon, dont le fils Jean va être élu aux législatives de mai, ainsi qu'Alfred Krug, en sont. Chevallier nous dit par ailleurs que Bernardin a probablement contribué à la création de ce journal. Pour L'Est Républicain, le doute n'est pas permis : il le classe dans les administrateurs du journal.

Le 14 mars 1906, l'Etoile titre sur "les scandales du mardi" : "Ils (les manifestants ou plus précisément les curés) se sont rués sur un lieu de réunions privées, la Loge maçonnique... (ils ont) forcé l'entrée, brisé les vitres, mis le local au pillage, lacéré les tableaux, réduit les meubles en miettes... un vicaire était à leur tête... C'est ainsi que ces messieurs, qui réclament si bruyamment, si insolemment la liberté pour eux, la respectent chez les autres... Ils n'enseignent plus que le mensonge, la violence… Nous ne sommes ni clérical, ni Franc-maçon (6)... Nous avons le droit de dire que la mise à sac de la Loge est un acte de vandalisme stupide".

Suit immédiatement un article sur l'inventaire à la cathédrale, puis un deuxième article intitulé "le sac de la Loge maçonnique... Vers 9 heures et quart... une bande d'environ 200 jeunes gens, femmes et enfants se dirigeait vers la rue Drouin... la bande se précipite dans la cour, au fond de laquelle se trouve la Loge maçonnique".

Des jeunes gens enfoncent à coup de hache ou d'outils divers les portes qui donnent accès à la Loge qui fut alors soumise à un sac et pillage en règle..."Vingt minutes plus tard, à l'arrivée de la police, il ne reste plus un carreau aux portes... des tableaux sont arrachés, déchirés, éventrés. Un énorme calorifère est renversé... Les manifestants ont dérobé divers objets symboliques et les épées... lorsque la police fut arrivée, des témoins purent désigner quelques jeunes gens et un vicaire qui étaient à la tête de la bande qu'ils excitaient au pillage..." On évoque des arrestations, des enquêtes... deux étudiants sont arrêtés. Suivent également de nombreux articles sur les inventaires dans cette même livraison du 14 mars.

Le jeudi 15 mars 1906, le même journal titre cette fois : "Mardi 13 mars, la journée des vicaires". On y évoque le sac de la Loge, la suite de l'enquête, des confrontations... l'interrogatoire de l'abbé Boulanger - on laisse sous-entendre qu'entre temps il s'est fait couper les cheveux -... "Divers des objets volés à la Loge ont été retrouvés en possession de personnes... une quinzaine de jeunes gens et femmes interrogés... L'intérieur du bâtiment de la rue Drouin offre le spectacle de la dévastation". L'Étoile de l'Est ajoute: "A ce propos, rectifions une erreur d'un de nos confrères qui dit que le portrait du président actuel, monsieur Bernardin, a disparu. Le portrait qui a disparu est celui d'un monsieur Marchal, un des prédécesseurs de monsieur Bernardin... On peut s'expliquer la chose, ajoute le rédacteur de l'article, par ce fait qu'il existe parmi les anciens Franc-maçons beaucoup de personnalités dont les familles sont aujourd'hui bien pensantes ; il était tout à fait pratique de profiter de l'occasion pour faire disparaître les traces de leur passage (7)".

Le Vendredi 16 mars 1906, l'Étoile de l'Est nous dit "... qu'on a retrouvé la hache dont les manifestants se sont servis pour enfoncer les portes. C'est une énorme hache de charpentier..." Puis on évoque la lettre qui vient d'être adressée en date du 14 mars à monsieur le maire de Nancy par monsieur Bernardin, président de la Loge maçonnique : "J'apprends à Paris le sac de la Loge de Nancy. La ville de Nancy étant responsable de ce sac, je viens vous prier en ma qualité de président de la société civile propriétaire de la Loge, de vouloir bien déléguer quelqu'un pour constater les dégâts avant que ceux-ci ne soient réparés. Vous me fixerez vous-même le jour et l'heure que vous aurez choisis pour cette constatation. Je vous prie de vouloir bien agréer, etc."