1904 : L’affaire Delsor et le séparatisme

1er motif d'expulsion : Le "Volksfreund" (l'Ami du peuple).

Il nous apprend que le Volksfreund est un organe du genre des Croix et Antijuif qui se publient en France. "Dans ce journal, nous dit-il, on insultait de la pire façon le gouvernement de la République française. Ce journal était le porte-parole du parti clérical, en fait, du parti catholique allemand". Il en apporte de nombreuses preuves qu'il puise dans le journal lui-même, ce dernier ne cessant en effet de dire et répéter que les Alsaciens se considèrent comme des sujets allemands, que leur besoin de collaborer à la vie publique grandit de jour en jour, ... "Qu'on présente les choses comme on veut, on se rend bien compte que les huit députés catholiques alsaciens dont Delsor se sont ralliés".

On célèbre dans le Volksfreund "l'auguste monarque, le bienveillant souverain", en la personne de l'Empereur, on formule des vœux pour sa santé... Quant au gouvernement français, il est traîné régulièrement dans la boue, on parle de "Loubet le misérable", "Combes, le grossier personnage", on dénonce les Francs-maçons ministres,... on qualifie Renan "d'apostat vaniteux, d'orgueilleux, de détracteur de sa patrie et de l'armée",... bref, le discours classique de la réaction qui trouve en la circonstance un terrain d'expression. Selon Jean Grillon, l'acte gouvernemental d'interdiction se justifiait donc en raison des tendances germanophiles, de l'esprit national allemand, du journal.

Comme toujours, l'Église a clairement choisi son camp. Qu'en dirait Turinaz ? Pour Delsor, la patrie, c'est... l'Église (12) !

2e motif d'expulsion : L'idée séparatiste.

"Les nationalistes avaient commencé par la France aux Français, ils en vinrent à dire La Lorraine aux lorrains... Le nationalisme lorrain devint à la mode...
Ce fut Maurice Barrès, ancien député nationaliste de Nancy qui recueillit les premiers symptômes de l'esprit particulariste et en fit une série d'études, très remarquées en Lorraine, sous le titre : "l'Esprit Lorrain". Ces études parurent pour la première fois dans la Patrie ; il y en eut d'autres, de mêmes tendances dans le Gaulois. Ces journaux n'y attachèrent probablement qu'une valeur littéraire. Mais tous les journaux monarchistes et nationalistes de Nancy et des villes frontières les reproduisirent. Aucun n'émit la moindre objection, et beaucoup approuvèrent ces théories paradoxales, qu'ils semblèrent trouver toutes naturelles".

Il est certain qu'il s'agit là d'une manifestation d'hostilité à la politique républicaine de la France. Barrès va jusqu'à expliquer que la Lorraine a été annexée de force à la France. Monsieur de Montureux, maire d'Arracourt, s'adressant à l'évêque de Nancy, Turinaz, en mai 1903, ne lui dit-il pas, sans soulever la moindre protestation du prélat : "... Si un jour, la Lorraine et l'Alsace doivent s'unir de nouveau et posséder l'autonomie de leurs races, c'est vous, nous l'espérons bien, qui resterez l'évêque du pays lorrain définitivement pacifié, libre de conserver ses coutumes et sa religion, tel en un mot que nos pères l'avaient voulu quand ils se sont ralliés à la France" (13). Il est vrai que pour Turinaz, la religion est au-dessus des patries et les nationalistes et autres catholiques, annexés ou non, se plaignent volontiers de ce que la religion catholique soit mieux respectée en Alsace-Lorraine qu'en France républicaine. En janvier 1903, le Volksbote, (le Messager du Peuple), journal de l'abbé Delsor écrit en allemand, n'hésite pas à écrire : "L'Alsace catholique pense comme l'Alsace politique. L'Empereur s'est particulièrement affirmé comme le protecteur de notre foi".

Le préfet de Meurthe-et-Moselle avait, dans ces conditions, déclaré au Matin : "Les paradoxes de Barrès et les boutades de Jules Lemaître prennent une singulière importance, quand elles se matérialisent. Tout ce qui diminue sur notre terre vulnérable le respect solidaire de la France et de ses institutions est un péril national. Voilà pourquoi j'ai dû fermer la chapelle de Lunéville qui était le foyer de la perturbation, interdire le Volksfreund qui en était l'organe, et expulser l'abbé Delsor qui, involontairement sans doute, mais trop pratiquement, hélas ! s'est fait, par la plume et par la parole, le mauvais ouvrier de la désaffection française".

3e motif d'expulsion : les écrits de l'abbé Delsor.

La revue catholique d'Alsace, dirigée par Delsor, ne trouve pas de mots assez durs pour stigmatiser la politique française et les hommes qui la représentent. Personne n'y est épargné : pas plus Ferry que Ribot, que le président Carnot lui-même. Au lendemain de l'entrevue du Grand-Duc Constantin et du président Carnot à Nancy en 1892 (14), le journal écrit : "Le spectacle donné par la France en cette occasion n'est guère celui d'un peuple libre et républicain..." Même les congréganistes français sont épinglés : ils ne sont pas assez courageux en ne prenant pas le chemin de la résistance active aux mesures républicaines qui les frappent. "Les congréganistes se dispersent comme les feuilles mortes sous un vent d'orage, et, parmi ces milliers de religieux et de religieuses dont on foule aux pieds les droits élémentaires du citoyen, on n'en trouve pas un qui ose résister de la seule résistance capable d'impressionner les français, se faire mettre tranquillement en prison". Il s'agit là d'un véritable appel à la sédition. En ce sens, Turinaz lui emboîte le pas, ou l'inverse, en prônant la révolte ouverte, la résistance, les procès, les condamnations, en un mot l'agitation, et même à la guerre civile. "Il faut que cette agitation, dit le journal, dure des années, jusqu'aux prochaines élections". Mais, comme on le sait,... l'Église ne fait pas de politique. "En France, lit-on également en mai 1903, les choses en sont arrivées au point que les catholiques ne peuvent plus aller prier dans les églises qu'armés de revolvers" (15).

 

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