1903 : L’enlèvement des crucifix

Fallait-il poursuivre dans cette voie ? La loi du 28 mars 1882 ne comportait, dans ce domaine, aucune directive précise. Les enseignants ne savaient donc finalement pas ce qu'il convenait de faire. Il faudra attendre 1889 et la circulaire Duvaux, ancien professeur de grammaire à Nancy, pour que le problème trouve un début de solution.

La circulaire prévoyait que dans les locaux anciens, les crucifix pouvaient rester en place si tel était le souhait des populations. Dans les écoles nouvelles construites sous le régime de la loi nouvelle, le crucifix n'avait aucune place. Le ministre laissait donc aux préfets le soin d'apprécier la situation en montrant bien qu'on ne souhaitait pas d'affrontement sur ce terrain, qu'on souhaitait faire comprendre la loi, la faire apprécier sans l'imposer à la hussarde. Duvaux, tout comme Ferry, proposait qu'on "... laisse faire au temps son œuvre..." de telle sorte que l'enlèvement des crucifix se fasse naturellement.
On le voit, ce divorce entre l'école et l'Église préfigurait bien celui qui allait se produire entre l'Église et l'État, non pas un divorce mais une Séparation.
A Nancy, les passes d'armes entre l'Église et la Franc-maçonnerie n'avaient rien à envier à leurs homologues parisiennes. Le séisme de l'affaire Dreyfus dans un Nancy bourgeois, catholique et antidreyfusard puis l'affaire du lycée de filles où les passions s'étaient déchaînées en attestent à l'envi. La forte personnalité de Turinaz, évêque de Nancy, évêque intégriste, évêque de combat, grand pourfendeur de Francs-Maçons, celui qui disait - "A genoux pour la prière, debout pour l'action" -, en est une composante essentielle. Face à lui se dresse la haute stature d'un Charles Bernardin, fait tout d'une pièce, libre penseur, anticlérical militant, à l'image de la majorité des Frères de la Loge de Nancy à la fin du siècle dernier. La Loge et l'Église n'ont aucune peine à trouver des terrains d'affrontement, tant tout les opposait radicalement. La création du lycée de filles, actuel lycée Jeanne d'Arc, combattue par tous les moyens par l'Église et la droite, soutenue à bout de bras par la Loge, en est une parfaite illustration. La lutte sera rude et laissera des traces. Nous en parlerons prochainement.

"Après le lycée de filles, qu'inventeront les Francs-Maçons, pour ennuyer les catholiques ? Peut être la laïcisation des hôpitaux, bien que le renvoi des sœurs soit inepte, impopulaire et coûteux, l'on en prend le chemin en haut lieu, et si nous n'étions pas là pour crier le holà, ce serait peut-être chose déjà faite..." Ainsi s'exprimait le Bulletin de l'Union Catholique de Nancy en février 1900.
Pour l'Église et pour Turinaz, la Franc-maçonnerie est un fléau qu'il faut combattre sans trêve.

Ce n'est que quelques années plus tard que le problème de l'enlèvement des crucifix dans les écoles est à nouveau posé en Lorraine. Le Petit Antijuif de l'Est, dans sa livraison du 3 novembre 1903, titre : "La guerre au crucifix". Il évoque la lettre de monsieur le baron d'Hamonville adressée aux maires et conseillers municipaux du canton de Domèvre-en-Haye.

"J'apprends, affirme ce dernier, que le crucifix de votre salle d'école est enlevé ou sur le point de l'être. Je considère comme un devoir de vous rappeler que rien, dans la loi, ne prescrit une pareille mesure qui, inutilement vexatoire, est une nouvelle atteinte à vos sentiments et à vos libertés communales.

Le crucifix ne peut être enlevé de l'école.... Dégagez hautement votre responsabilité vis-à-vis des enfants qui ne doivent pas vous croire complices de cet acte odieux et vis à vis des parents qui vous ont élus pour la défense de leurs intérêts et la sauvegarde de leurs droits.

Il ne faut pas qu'on puisse dire : - à telle époque, le crucifix a été décroché de l'école, la municipalité a laissé faire -. Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis à votre disposition pour vous donner verbalement ou par écrit les renseignements dont vous pourriez avoir besoin.

Je vous prie de ne voir, messieurs, dans la présente communication, que le désir très vif que j'ai de rendre service aux habitants de mon canton, et de défendre en toutes circonstances leurs intérêts et leurs droits.

Baron d'Hamonville, Château de Manonville, 30 octobre 1903."

Il n'en faut pas plus, on s'en doute, pour réveiller le zèle du journal Pour la République qui, le 15 novembre 1903, évoque "les crucifix de la laïque ". La presse d'opinion de l'époque, à Nancy comme ailleurs, est d'une virulence qui lui vaut déjà de nombreux et retentissants procès dont Charles Bernardin sera l'un des protagonistes réguliers en qualité de plaignant. Turinaz lui-même ne répugnera pas à se jeter dans l'arène. Le ton polémique, satirique du journal fait pièce aux sarcasmes et invectives du Petit Antijuif de l'Est. Pour la République invite ses collègues à ne pas redouter "un instant les criailleries inutiles de messieurs les cléricaux... L'instituteur, poursuit-il, est parfaitement libre d'orner sa classe comme il l'entend : qu'il mette ici une mappemonde, là un tableau d'histoire, ailleurs une carte de France, personne n'a absolument rien à y voir. Alors pourquoi craindre de décrocher l'Homme-Dieu, avec tout le respect qu'on puisse devoir lui porter, pourquoi craindre de le déposer sur l’armoire bibliothèque ou même de le suspendre par derrière ? La croix se conservera en bon état, la responsabilité du maire sera sauvegardée et l'aspect de la salle ne fera que gagner en gaieté". Un an plus tard, le 8 octobre 1904, le même journal évoquant la situation de Lunéville nous dit : "On s'est enfin décidé à débarrasser les écoles communales des crucifix qui les encombraient. Quand je dis encombrer l'expression peut sembler forte, je n'exagère cependant rien. Le doux anarchiste de Nazareth occupait sans doute une place très restreinte sur le mur des classes, mais les cléricaux commettent tant d'infamies en son nom, qu'il était urgent de soustraire son image à la vue des enfants du peuple... on pourrait faire bien mieux que tout cela, en affichant dans chaque salle de classe, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen car, c'est là le véritable Évangile des temps nouveaux..."

Quant au Petit Antijuif de l'Est, en novembre 1904, il titre : " Bravo ! On se souvient de la protestation du conseil municipal de Laneuville-devant-Bayon, refusant de faire enlever le crucifix des écoles municipales.

Le Préfet Humbert ayant passé outre, voici la noble réponse faite par le maire à cet abus de pouvoir.

Monsieur le Préfet,

Vous avez gagné car, maintenant, plus que jamais la force prime le droit.
En vertu de la délibération du Conseil municipal de Laneuville-devant-Bayon, le Christ avait de mes mains retrouvé sa place d'honneur à l'école. De nouveau vous l'avez fait enlever, et une fois de plus vous engagez votre autorité et votre responsabilité dans cette mesure outrageante pour notre foi, en prescrivant à monsieur l'instituteur de m'interdire l'entrée de l'école.
Qui gênait-il ce Christ ?
Les enfants ! Mais tous sans exception le voient encore orner et protéger la maison paternelle.
Les parents ! Mais nous savions en protestant que nous interprétions leurs sentiments.
Mais, sous la République telle que la désire monsieur Combes, il n'est plus permis de penser, de parler et d'agir autrement que lui.
Malheur au fonctionnaire, malheur à l'officier qui rêve d'un peu de liberté !
Pour moi, j'ai fait mon devoir ; à la première occasion, je recommencerai.
Agréez, etc.
Signé Masson,
Maire de Laneuveville."

Le journal semble ignorer l'appartenance du préfet Humbert à la Franc-maçonnerie, il n'aurait pas manqué, dans le cas contraire, de le souligner.

Dans sa livraison du 23 septembre 1906, dans un article intitulé "Les emblèmes religieux", Pour la République, dans un article de synthèse, montre à quel point certaines pratiques sont difficiles à éradiquer. Le journal fait remarquer que dans l'école publique restent certaines scories du passé : les crucifix par exemple, mais encore "les devoirs envers Dieu" dans le programme officiel de morale. En outre la législation est encore timide et le Règlement scolaire moderne met toujours les instituteurs publics en demeure de conduire à l'église pour les exercices religieux les enfants qui ne sont pas rendus à leur famille dans l'intervalle des classes. L'auteur évoque l'existence de deux circulaires ministérielles : d'une part la circulaire Chaumié du 9 avril 1903 aux termes de laquelle "les emblèmes religieux de quelque nature que ce soit, ne doivent pas figurer dans les locaux scolaires". Toutefois, ajoute-t-il, le gouvernement a toujours admis en cette matière certain tempérament. La règle qu'il a suivie a été exposée dans la circulaire du 2 novembre 1882 :

"Il n'y a qu'une manière, dit mon prédécesseur, de bien appliquer la loi scolaire : c'est de l'appliquer dans l'esprit même où elle a été votée..., non comme une loi de combat dont il faut violemment enlever le succès, mais comme une de ces grandes lois organiques qui sont destinées à vivre avec le pays, à entrer dans ses mœurs, à faire partie de son patrimoine".

Aussi la circulaire du 2 novembre 1882 interdit-elle de la façon la plus formelle aux instituteurs et institutrices de participer d'une manière quelconque à l'enlèvement des emblèmes religieux qui se trouvent dans les locaux scolaires. Si donc, ajoutait monsieur Chaumié, il a été constamment recommandé aux préfets de veiller à ce qu'aucun emblème religieux ne fut introduit dans les bâtiments neufs et dans ceux où des appropriations nouvelles nécessitent un remaniement des locaux ou le changement du matériel de classe, il leur a été prescrit, d'autre part , de ne procéder à l'enlèvement desdits emblèmes dans les écoles anciennes qu'avec toute la prudence et le respect désirables, là où on ne risquait pas de choquer ouvertement le sentiment des populations, et en ayant soin de profiter des époques réglementaires des vacances, afin d'éviter toute agitation et tout scandale.
Au total rien de précis".

Pour la République, constatant qu'aucun préfet ne s'était occupé de faire enlever les crucifix des salles de classe, demande que de nouvelles instructions soient élaborées et conclut : " Jadis, assez longtemps avant la Séparation, il a suffit d'une circulaire du ministre de la justice pour que l'on procédât d'une manière complète à l'enlèvement des Christs dans les prétoires. Ce qu'a fait pour les tribunaux monsieur Vallé, ministre radical, au lendemain d'une simple invitation de la Chambre des députés, il doit être facile de l'appliquer à nos écoles. La rentrée des classes va prochainement s'effectuer. N'est-ce pas le moment de s'occuper de la question ? "

Suit une lettre du citoyen de Pressensé, député du Rhône, président de la Ligue des Droits de l'homme et du citoyen au ministre de l'Instruction publique où il dit notamment : "Il me parait qu'il convient, alors que les églises sont séparées de l'État, de maintenir à l'école son caractère de laïcité ; l'enlèvement des emblèmes religieux est une des mesures qui y contribueront le plus sûrement..."

Nul doute que la Loge, et en premier lieu Charles Bernardin, ne soient irrités par les atermoiements du personnel politique, par le fait que la laïcisation de l'école, malgré les lois Ferry, la dissolution des congrégations enseignantes, ne soit pas encore totalement assurée, ulcérés par le renvoi de la question du monopole sine die. Rien d'étonnant non plus dans cette allusion à la circulaire du ministre de la justice, le Frère Vallé, à propos des crucifix dans les prétoires et à "la loi votée en novembre 1903 ordonnant l'enlèvement de tous les bons dieux qui décoraient les prétoires". Nous allons en effet voir ce que cette disposition légale doit à la Loge de Nancy et à l'action de Charles Bernardin.