1903 : L’enlèvement des crucifix

L'enlèvement des crucifix de la salle d'audience de la justice de paix de Pont-à-Mousson est sans aucun doute l'initiative de Charles Bernardin qui a eu, avec l'affaire des Fiches, le plus grand retentissement local et national. Sans la publicité que lui assurèrent les factions alors en lutte, de l'extrême droite antisémite représentée notamment par le Petit Antijuif de l'Est à la Franc-maçonnerie et à la gauche radicale - à laquelle elle s'identifiait totalement - s'exprimant quant à elles dans le journal Pour la République crée par la Loge de Nancy, en passant par la Bonne Presse des Assomptionnistes et de leur correspondant local, la Croix de Nancy, cette affaire n'aurait pas dépassé les frontières mussipontaines. Elle lui donna une dimension et un prolongement qu'aurait eu peine à imaginer son initiateur, le Frère Bernardin. Le rapprochement des Maçonneries française et allemande, dont il fut la cheville ouvrière, est sans aucun doute plus fondamental dans l'histoire du Grand Orient de France mais, moins spectaculaire, il ne pouvait intéresser qu'un public d'initiés.

Charles Bernardin prend-il une initiative originale quand, seize mois après sa nomination en qualité de juge de paix à Pont-à-Mousson, il décide de décrocher le crucifix qui, là comme ailleurs, veillait depuis longtemps sur la bonne administration de la justice ? La réponse doit être nuancée. Certes il fut le premier à agir dans le cadre de la justice mais il eut des prédécesseurs dans un autre domaine, celui de l'école.

Pour bien comprendre dans quelles circonstances historiques, sociales et politiques se déroule la scène, il convient d'en préciser les éléments.

L’enlèvement des crucifix dans les écoles

lettrepastoIl est notamment un problème qui mérite bien qu'on y prête attention : il s'agit de la déchristianisation progressive de la société française depuis la Révolution de 1789. Certes, à Nancy particulièrement, on assista au milieu du 19è siècle, à un renouveau catholique initié notamment par l'ancien frère de la Loge Saint Jean de Jérusalem, Guerrier de Dumast, et la Société Foi et Lumières. Mais cette "rechristianisation" ne saurait faire illusion, elle n'intéresse en effet, et pour l'essentiel, que les milieux de la bourgeoisie nancéienne. Même si les manifestations de piété populaire ne manquent pas à la fin du siècle dernier, ainsi qu'en atteste le succès des pèlerinages, la déchristianisation est une réalité. Le témoignage de l’évêque de la Tarentaise sonne comme un aveu (Fait-on ici allusion à Turinaz, ancien évêque de la Tarentaise, figure emblématique de l'intégrisme catholique, ou à son successeur ?) : "On parle toujours de 36 millions de catholiques français tandis qu'en réalité les classes laborieuses désertent en masse nos églises et que l'élite intellectuelle rejette nos dogmes comme contraires au progrès de la science". "L'approche de la séparation leur fait exprimer la vérité", ajoute le journal Pour la République (1).

Un vaste mouvement de laïcisation fait en effet son chemin dans la société française, véritable lame de fond qui va modifier radicalement et durablement les rapports sociaux et marquer de son sceau les institutions politiques de notre pays. Il trouve à s'exprimer dans le rétablissement du divorce, la suppression des messes publiques pour l'ouverture de la session à la Chambre, pour le début de l'année judiciaire, la laïcisation des cimetières, la multiplication des mariages et des enterrements civils... Dans toutes ces actions, il n'est pas contestable que la Maçonnerie tient une large place.

C'est cependant surtout à l'école que la marche forcée à la laïcisation aura le plus de retentissement, "l'école sans Dieu" stigmatisée par Turinaz. Dans la salle de classe, le crucifix occupe une place d'élection. Il est là pour rappeler la main mise de l'Église sur l'école et l'hégémonie du catholicisme élevé pendant des siècles au rang de religion d'État. Il n'est cependant pas indifférent de noter que les crucifix n'apparaissent systématiquement dans les salles de classe qu'à partir de 1850. Faut-il y voir une conséquence directe de la loi Falloux ?

A partir des années 1850-1852, avec le vote et la mise en œuvre progressive des lois Ferry, la laïcité devient l'un des pivots de notre système scolaire : outre la gratuité et l'obligation, que vont combattre les tenants de la droite et de l'Église, l'enseignement doit désormais être laïque. La neutralité confessionnelle de l'école posait la question du maintien des emblèmes religieux, et particulièrement des crucifix dans les salles de classe. Jules Ferry, républicain modéré et pragmatique, en butte à l'hostilité d'une partie de la Chambre et de la majorité du sénat, aurait volontiers fait l'économie de l'émoi provoqué par l'initiative du préfet Harold, sénateur républicain, Franc-maçon, protestant et libre-penseur. Le jeudi 9 septembre 1880, en effet, et dans les jours qui suivent, il fait procéder en effet à l'enlèvement des crucifix et autres emblèmes religieuses des écoles publiques de la ville de Paris. Ferry stigmatise l'attitude de Harold qu'il considérait comme inopportune et prématurée. Le Frère Harold avait chassé Dieu de l'école, encore s'agissait-il d'une victoire qui devait trouver ses limites dans la résistance des populations.

 

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