1902 : L’affaire Dreyfus et la Franc-Maçonnerie nancéienne

L’affaire Forest, prélude à l’engagement de Charles Bernardin aux côtés de Dreyfus

Un profane répondant au nom de Forest pose sa candidature le 10 mai 1897. Il est présenté par le Frère Lévy. Tous deux sont juifs. Le lundi 24 mai, on apprend que Forest "ne figure pas au livre des refusés", la Loge peut donc examiner sa candidature. Après lecture des rapports très favorables qui ont été diligentés par le Vénérable, le profane est... renvoyé à un mois !

Lors de la fête solsticiale du samedi 29 mai 1897, au milieu d'un discours, Bernardin, longuement applaudit, affirme alors à propos du Vénérable Alfred Krug : "Puissent ces applaudissements adoucir l'amertume que lui a causé un récent incident..." Il évoque, à n'en pas douter, la position de la Loge dans cette affaire qu’il attribue au "manque d'instruction maçonnique de quelques Frères, nouvellement initiés..." qui "ne comprennent pas bien encore le but de notre institution, (ne sont) pas au courant de nos mystères, ne savent pas lire le pavage symbolique de l'Orient, n'ont pas encore dégrossi la pierre brute de certains préjugés qu'il faut laisser à la porte de nos Temples et, les yeux encore obscurcis par les ténèbres profanes, voient des ennemis ailleurs que là où ils existent malheureusement en trop grand nombre..."

Le 14 juin 1897, lecture est donnée des nouveaux rapports sur le profane Forest. On procède au scrutin. Le profane est refusé ! Le Frère Weill Bernet donne sa démission et celle de ses deux fils lowtons (11). Il est plus que vraisemblable qu’elle est motivée par cette affaire.

Le 28 juin, le Frère Charles Bernardin, absent contrairement à ses habitudes, et en outre non excusé, donne sa démission d’Orateur de la Loge, "parce qu’il ne peut pas faire respecter la loi maçonnique en ce qui concerne le profane Forest que la Loge s’obstine à refuser malgré d’excellents rapports tout simplement parce qu’il est juif" (12). Le même jour, plusieurs Frères manifestent leur désaccord avec la décision de la Loge : le Frère Kahn "déclare rester Maçon mais ne peut pour le moment assister aux Tenues". Le Vénérable, également absent, adresse deux planches motivant sa démission de Vénérable. Le Frère Melcion, ancien Surveillant, "déclare, après une discussion fraternelle qu'il donnera sa démission lorsque le procès d'Alexis Schneider (13) sera entièrement terminé". Le Frère De Resteau "déclare donner sa démission de franc-maçon de Nancy". Le Frère Martin "demande une séance extraordinaire, convocation générale, conférence sur Vérité et Amitié maçonniques". Quant au Frère Albert Lévy, à l’origine de la candidature Forest, il dépose dans le sac aux propositions une planche libellée ainsi qu’il suit : "Le Frère Léon Lévy, soussigné, serait heureux de discuter contradictoirement les motifs dits de salut public qui ont décidé certains Frères, dans la plénitude de leur droit, à refuser l’initiation d’un profane honnête, mais israélite".

On le voit, un séisme de première grandeur vient de secouer la Loge. On comprend, devant l’ampleur de ces réactions, les interrogations que ne manquerait pas de formuler un profane. Les dispositions du règlement général nous en donnent la clé : il suffit pour que le refus soit prononcé que le candidat recueille un quart de votes défavorables, et on peut imaginer que ce jour les opposants se soient mobilisés. Il y a donc tout lieu de croire que la majorité de la Loge n’épouse pas les motivations de ceux qui s’opposèrent à l’admission.

Le 5 juillet, le Vénérable Maître Alfred Krug fait un long discours qui résume parfaitement l’affaire et présente à ce titre un réel intérêt. Il ne peut être ici reproduit intégralement, mais nous en citerons cependant les passages les plus éclairants. Remerciant l'Atelier de l'avoir réélu pour la cinquième fois à la présidence, il regrette de devoir décliner cet honneur. Il fait alors un historique assez complet des faits qui ont amené la situation pénible dans laquelle se débat la Loge. Il affirme notamment que ce qu'il tient avant tout à éviter, "c'est que, par la suite, il se crée des légendes qui puissent altérer la vérité ; c'est pourquoi il prie le Secrétaire de prendre des notes et actes, pour lui permettre de reproduire ses paroles..." Il indique fort justement qu'en vertu de l'article 1er de nos Constitutions "l'antisémitisme est la négation des principes de tolérance mutuelle et de la liberté absolue de conscience. C'est pourquoi il n'a pu et ne pourra jamais l'admettre".

Alfred Krug évoque lors de la commission préparatoire du Congrès des Loges de l'Est l'excellence des renseignements fournis sur le profane. Bien qu'aucune observation ne suive son intervention, il apprend que plusieurs Frères présents venaient de décider entre eux de voter contre le profane, pour la seule raison qu'il appartenait à la religion juive. Il leur fit remarquer combien leur attitude était antimaçonnique et leur déclara que, si le profane était refusé, il n'en endosserait pas la responsabilité et quitterait son office de Vénérable.

Malgré une nouvelle intervention à l'issue de la lecture des enquêtes, le vote fût entaché de sept boules noires, sur vingt et un votants ; le profane était par conséquent ajourné. Le Frère Krug protesta immédiatement contre ce résultat, et déclara "qu'il n'accepterait jamais de couvrir des actes semblables. Il saura faire son devoir en présidant le congrès des Loges de l'Est et la fête solsticiale, mais aussitôt il prendra les mesures que les circonstances et sa conscience lui commanderaient."

Le Frère Krug crut de son devoir de suivre le Règlement Général à la lettre et de procéder à une deuxième enquête. Le Grand Orient exprime à ce propos son entière approbation.. Il explique ensuite que les propos un peu sévères du Frère Bernardin, Orateur, sont justifiés, ce dernier étant dans son rôle de gardien de la loi. On le voit, les Frères prennent nettement position contre les résultats du vote. Certains membres qui ont voté contre le profane déclarent, affirme toujours Krug, ne pas être antisémites, mais avoir voté contre l'admission d'un juif parce qu'ils considèrent que les israélites sont un obstacle au développement de la Loge. Ils prétendent qu'un grand nombre de profanes refusent de se faire initier parce qu'il y a trop de juifs et que, par conséquent, en refusant d'en recevoir davantage, ils ont agi dans l'intérêt supérieur de la Loge et de la Maçonnerie. Krug stigmatise sans ambiguïté cette attitude.

Malgré cela, le résultat du second scrutin fut le même que celui du premier, sept boules noires se retrouvèrent dans l'urne. Aussitôt le Frère Orateur protesta et donna sa démission d'officier. Le Frère Krug, informé du résultat, donna également sa démission. Il indique que le Grand Orient exigera certainement une solution conforme aux principes maçonniques et à la Constitution. Le Vénérable n'accepte pas de renoncer à la troisième enquête et d'envoyer au Grand Orient le résultat du deuxième vote, avec le motif d'antisémitisme ; il ne tient pas, en effet, à ce qu'on dise qu'il a manqué à ses devoirs et que la Loge soit mise en accusation.

Un troisième scrutin aura donc lieu sur bulletins signés et, au cas où, malgré les bons rapports, le profane serait encore refusé, le Vénérable indique que, sur les instructions reçues du Grand Orient, il fera mettre en accusation les Frères qui se seront obstinés à voter contre le profane.

Le Frère Goutière-Vernolle, qui a été lui-même le parrain de maçons juifs, déclare alors "qu'il n'est pas antisémite mais qu'il croit en effet que l'intérêt de la Loge exige que le nombre des israélites en soit limité, c'est pourquoi il a voté contre le profane, tout en assurant les israélites membres de la Loge de ses sympathies". Krug ne peut pour autant partager son avis.

Le Frère Léon Lévy, parrain du candidat, tout en faisant appel à l'union et à la concorde, invite alors tous les Frères à user de la plus entière franchise. Il se déclare prêt à retirer la candidature du profane Forest pour faciliter l'apaisement des esprits, mais il désire naturellement que le nom de ce profane ne figure pas au livre des refusés.

"Après une discussion à laquelle prennent part plusieurs Frères, il est décidé que le Vénérable écrira au Grand Orient pour demander si, au cas où la candidature du profane serait retirée, le Conseil de l'Ordre consentirait à ne pas faire figurer son nom au livre des refusés. Dans ce cas, l'incident serait clos. Au cas contraire, il sera procédé à une troisième enquête".

Le lundi 5 juillet 1897, Bernardin, jamais absent, se refuse toujours à venir en Tenue. Les Frères Krug et De Resteau sont de retour sur les colonnes mais les travaux sont dirigés par des Frères qui ne sont pas titulaires de leur poste. A la Tenue extraordinaire du 19 juillet 1897, Bernardin n'est toujours pas réapparu. Il adresse une planche à la Loge. Le Frère De Resteau demande à ce que le tracé porte sept boules noires au lieu de quatre annoncées par le Frère Schneider.

Lecture est donnée d'une planche du Vénérable s'excusant de ne pouvoir assister à cette tenue, en faisant appel à la concorde de tous les Frères pour aplanir les incidents fâcheux qui viennent de se passer et espère que les travaux maçonniques reprendront bientôt leur cours avec un nouvel entrain, remercie vivement les Frères de l’Atelier du bijou offert au sujet de sa nomination au grade de 31e. On lit également une planche du Frère Bernardin refusant son élection et renouvelant sa démission du plateau d’Orateur. Le Frère Kuntz, qui tient provisoirement le 1er maillet, donne lecture de la planche qu'il a adressée au Conseil de l’Ordre lui demandant d'aplanir le différent Forest au mieux des intérêts de la Franc-Maçonnerie. Le Grand Orient déclare quelques jours plus tard que "l'incident est clos".

Au final, le profane Forest ne figure certes pas au livre des refusés mais il n'est pas initié. Voilà une affaire qui trouve un épilogue bien peu glorieux. On ne peut cependant oublier les démissions en cascade dans la Loge : le Vénérable abandonne le plateau présidentiel, ou plutôt comme le dit De Resteau, il a indiqué qu'il ne reprendrait le maillet qu'une fois l'affaire réglée. Le Frère Orateur, Charles Bernardin, adopte une position ferme ainsi que les 1er et 2è Surveillants (14). Il ne reprendra par ailleurs sa place sur les colonnes que lors de la Tenue extraordinaire du 8 novembre 1897. Plusieurs autres Frères ont également démissionné. Il est évident, dans ces conditions, qu'on ne peut parler de l'antisémitisme de la Loge. Seuls quelques membres de l'Atelier sont mis en cause en l'espèce. On doit en outre y voir, même si cela n'atténue en rien la responsabilité de ceux qui déposèrent une boule noire, la traduction de la pression créée par l'agitation contre Dreyfus à Nancy. On doit enfin se garder d'oublier que nous sommes en 1897. C'est l’année 1898 qui marque un tournant dans l’Affaire. Il semble bien que la Franc-Maçonnerie n’ait pas pris définitivement une position de défense sans ambiguïté avant la lettre ouverte de Zola. Même le grand Jaurès ne prendra nettement parti qu’à ce moment. Il aura même bien des difficultés à entraîner le mouvement socialiste qui trouvera là l’occasion de se diviser. Cette année 1898 est aussi celle du raidissement des positions de la droite la plus musclée. Barrès verse alors dans l’antisémitisme le plus sommaire et se déchaîne contre les Dreyfusards. A la création de la dreyfusarde Ligue des droits de l’homme répond en écho celle de l’antisémite Ligue de la Patrie française des Lemaître, Barrès, Coppée et du barrois Jacques de Bréville.