1902 : L’affaire Dreyfus et la Franc-Maçonnerie nancéienne

L’affaire Dreyfus et la Franc-Maçonnerie à Nancy

L’affaire Dreyfus va secouer la France. La situation de la Lorraine, tant du point de vue historique que géographique, va lui conférer une violence particulière. En effet, la défaite de 1870 y est, plus qu’ailleurs encore, difficile à assumer. Le traumatisme de l’annexion trouve même à s’inscrire dans la réalité physique de la région (1) : la frontière, insulte, humiliation permanentes, passe aux portes de Nancy et confère à la ville un statut particulier, celui de bastion avancé de la France face à l’impérialisme allemand, mais aussi celui de glacis exposé aux premières agressions. On parle alors de "Nancy fortifiée". L’affaire Schnaebele (2), en 1887, contribue à fixer dans l’esprit des nancéiens cette vocation de leur Cité. L’épopée boulangiste va, deux ans plus tard, relancer le débat.

Lorsque la pétition issue du "J’accuse" de Zola en janvier 1898 circule à Nancy, Barrès affirme que "de respectables universitaires ont prêté leur nom et leur autorité aux faiseurs qui essayaient de réhabiliter Dreyfus et sollicitaient des signatures de félicitations pour Zola", et qu’ils l’ont fait par "idéalisme naïf, par une confiance en quelque sorte virginale...", ce qui lui vaut de la part de l’Etincelle une verte réplique (3).

L’ensemble de ces éléments spécifiques à la situation lorraine va entrer en synergie avec le vieil antijudaïsme chrétien dont on sait qu’il est vertébré par la thèse du peuple déicide. Dans ce concert, vont s’inscrire toutes les publications catholiques, mais on a peine à imaginer aujourd’hui à quel niveau elles portèrent la rage antisémite. La Croix de Nancy, expression locale de la presse assomptionniste, en est un bien triste exemple : elle ne recule devant rien, ni devant le ridicule, ni même devant l’ignominie. Cette haine rabique, selon la formule du journal Pour La République, La Croix de Nancy, héraut d’armes de l’antisémitisme, la voue également aux Francs-maçons qu’elle couvre de la même opprobre. Cet antimaçonnisme trouvera naturellement dans l’affaire Dreyfus un terreau favorable. Pour ce journal, dès 1898, l’Affaire est déjà classée, le juif Dreyfus est coupable, le colonel Henry, "un brave qui a versé son sang pour la Patrie, qui a la faiblesse de faire un faux pour dégager ses chefs ; la pièce qu'il a fabriquée est insignifiante..." Dreyfus est donc définitivement condamné et les radicaux et francs-maçons qui l’ont soutenu en sont pour leurs frais (4). L’histoire, heureusement, apportera un démenti cinglant. Quelques mois plus tard, en effet, La Croix de Nancy titre : "La grâce du traître Dreyfus... Une nouvelle honte vient d'être infligée à la France par un gouvernement indigne..."

Les événements d’Algérie en 1898, où les élections municipales voient le triomphe de la droite antisémite et dont la Maçonnerie conserve un bien mauvais souvenir - elle dû prendre des mesures drastiques contre les Loges pour cause d’antisémitisme -, réjouissent naturellement l’organe de presse catholique qui ponctue l’un des articles qu’il consacre au sujet par : "Quand donc les Français de France auront-ils la sagesse des Algériens ?" (5) La référence à Drumont, et elle n’est pas isolée, est tout un programme ; celui de la collusion éhontée avec l’extrême droite la plus noire. Mais les autres organes de presse de l’Eglise ne sont pas en reste. Pour le Bulletin de l’Union Catholique, l’affaire Dreyfus est comparable à une maladie éruptive : "les méchants se sont dévoilés, se sont groupés, mais chacun a pu voir leurs tares et leur laideur !...(6) Ce journal s’exprime on ne peut plus clairement en décembre 1899 : "Le programme électoral de l'Union Catholique : Ni juifs, ni francs-maçons au Conseil municipal". Il est donc établi, mais ce n’est pas une surprise, que l’Eglise a choisi son camp et qu’elle n’en fait pas mystère : n’a-t-elle pas à Nancy salué sans ambiguïté la naissance du journal Le Petit Antijuif de l’Est dont le titre est à lui seul tout un programme ? Il n’y est question que d’antisémitisme et d’antimaçonnisme, de la Ligue des droits du Youtre, de Marianne la youpine, et autres propos venimeux et orduriers. Fort rares furent les curés qui prirent un peu de distance avec l'antisémitisme.

A l’image de ce qui se passe en France, le déséquilibre entre la presse locale favorable ou hostile à Dreyfus est manifeste au profit de cette dernière. Le camp républicain modéré, "opportuniste", avait fondé pour les élections de 1889, pour combattre le boulangisme, l'Est Républicain, qui était encore leur organe en 1898. On aurait pu imaginer que ce journal en vue se fasse le bras armé de la défense de Dreyfus. Il était en outre dirigé par le Frère Léon Goulette, membre de la Loge Saint Jean de Jérusalem. Mais chez ce maçon déjà en marge de son Atelier, partisan de Méline, c’est l’attachement à l’armée qui l’emporte et le journal va donc se montrer d’emblée très hostile à Dreyfus. L’Est s’oppose donc aux républicains, les futurs radicaux ; son patriotisme, son attachement à l’armée et à son honneur vont ainsi l’entraîner sur une pente antidreyfusarde qui lui vaudra ainsi qu’à Goulette bien des critiques : l’Est Républicain deviendra en effet pour la presse de gauche l’Ex-Républicain, puis tout simplement l’Ex !

"On imagine, nous dit-on dans l’ouvrage consacré au centenaire du journal, quel pouvait être l'embarras d'un journal comme L'Est Républicain, adossé à une Alsace-Lorraine annexée, au cœur d'une importante région de villes de garnison, pris entre le rigorisme de Monseigneur Turinaz, évêque de Nancy, et le lyrisme revanchard d'un Maurice Barrès qui avait titré - Le Youtre - un éditorial de son journal (7). L'Est républicain n'a pas bien vécu l'affaire Dreyfus. Léon Goulette était un patriote enthousiaste qui dénonçait l'ennemi à nos portes et les voleurs casqués de notre Lorraine..."(8).

03-ico01Les forces dreyfusardes à Nancy, en ce qui concerne les organes de presse, se réduisent au journal Le Progrès (9), fustigé par les catholiques depuis qu’il "a été acheté et est soutenu par les juifs". C’est l’Etoile de l’Est qui va prendre le relais du Progrès, journal dont le Petit Antijuif de l’Est nous dit : "Oui, l’Etoile n'est fondée que pour venger Dreyfus et les rancunes juives. Mais, de même que feu le Progrès, elle trouvera unis contre elle tous les français..." En 1903, c’est le journal Pour la République qui va reprendre le flambeau. Les radicaux vont trouver dans ce journal, organe d'expression de la Loge, un appui sans faille, et Dreyfus des défenseurs zélés.

La "Bonne Presse", celle des assomptionnistes, avec ses nombreuses publications dont les Croix, alliée à la presse nationaliste et antisémite, celle des Drumont (10), des Barrès,... et en la circonstance à l’Est Républicain, n’est pas d’une autre nature que celle des républicains progressistes, radicaux et francs-maçons. Il s’agit au sens le plus fort d’une presse d’opinion. Elle sert une cause, sans toujours hésiter sur les moyens.
La presse antidreyfusarde fait flèche de tous bois ; elle encense les magistrats qui prennent des positions courageuses quand ils condamnent Dreyfus, elle les "enterre" quand ils trahissent la France et prennent une position favorable aux complices du traître. Elle aussi a une vision très manichéenne, les bons et honnêtes gens d’un côté, les bons Français qui s’unissent précisément contre les fauteurs de guerre civile et les alliés de l'étranger, et les mauvais de l’autre, ceux qui vendent la France à l’Allemagne.

La position de Charles Bernardin n’avait pas encore trouvé, à notre connaissance, à s’exprimer sur "l’Affaire". Le refus d’initiation d’un profane juif dans la Loge de Nancy va cependant dès 1897 nous donner une idée très précise de ses convictions personnelles.