1899 : Le lycée de filles

Le lycée de filles et la Loge de Nancy

On trouve le 16 février 1896 une première allusion explicite à la création du lycée de filles de Nancy (10). On lit en effet : "Une discussion s'engage relativement à la création d'un lycée de filles à Nancy. Un comité sera constitué". Le 24 octobre 1897, Le vénérable rappelle qu'il y a quelques années la Loge a pris l'initiative d'une réforme qui s'imposait pour le bureau de bienfaisance en répandant dans le public un opuscule traitant le sujet ; il croit qu'il serait aujourd'hui urgent d'en faire autant pour éclairer le public et lui faire bien comprendre l'utilité du lycée de filles qui est combattue par certains conseillers municipaux et par la réaction. Après avoir exposé les diverses façons de rédaction, il est décidé que les Frères Krug et Vernolle s'en occuperont et qu'ils soumettront ce travail dans une réunion qui aura lieu le dimanche 31 courant à la brasserie Bazin à 10 heures du matin. Le Frère Secrétaire convoquera les membres qui pourront donner quelques renseignements à ce sujet.

Dans le tracé du 8 novembre 1897 de la Loge Saint-Jean de Jérusalem, on évoque une planche du Conseil Philosophique à Nancy avisant la Loge que sur proposition du Frère Krug il a voté une médaille de 50 francs pour être employée à faire la propagande active en faveur du lycée de filles. Le Frère Vernolle donne lecture d'une brochure sur le lycée de filles faite en commun avec le Vénérable. La fin de la lecture est couverte par les applaudissements de tous les Frères présents et l'impression de 10 000 exemplaires est votée à l'unanimité.

Il ne semble pas que la Loge se soit souvent engagée dans une telle campagne, manifestement importante pour l'époque, et qui montre bien à quel point ce projet leur tenait à cœur. Le 22 novembre 1897, le Vénérable donne un aperçu de l'effet produit par la brochure sur le lycée de filles et remercie les Frères de l'Atelier qui l'ont fait distribuer en ville. Le 13 décembre 1897, sur la proposition du Frère Stamm, l'Atelier décide que le Vénérable félicitera le profane Lombard, avocat, pour la brillante façon dont il a défendu le lycée de filles au Conseil Municipal lors de la discussion de ce sujet.
Le 16 février 1898 une discussion s'engage relativement à la création d'un lycée de filles à Nancy . Il est décidé qu'un comité sera constitué, et le lundi 16 janvier 1899,
Sur la proposition du Frère Thomas, le Conseil nomme une commission composée des Frères Vernolle, Bernardin, Thomas, Larcher et Herborn qui sera chargée de rédiger des affiches pour répondre à celles des cléricaux concernant Jeanne d'Arc.

L'établissement construit, les Frères de la Loge continueront à s'intéresser au lycée de filles qu'ils ont largement contribué à promouvoir. Le 5 janvier 1903, le Conseil examine la situation des lycées de filles et de garçons au point de vue de la propagande cléricale et décide de nommer une commission composée de plusieurs Frères qui sera en charge de rechercher s'il existe des abus. Le 3 octobre 1904, on apprendra que le Frère Constantin entretien l'Atelier du lycée de filles "qui, comme idées, est loin d'être très républicain". Leur vigilance se porte également en février 1904 sur la Ligue de l'enseignement "qui est loin de donner ce qu'on pourrait attendre" si l'on en croit le rapport que propose le Frère Nathan.

Après une discussion à laquelle prennent part les Frères [...] l'Atelier décide d'attendre après les élections municipales. A cette époque nous aviserons des moyens à employer pour rendre à cette Ligue sa première destination.

Le Bulletin de l'Union Catholique, sous le titre "Union des jeunes gens, la franc-maçonnerie et les étudiants" cite un Frère de Saint-Jean de Jérusalem et témoigne ainsi à sa façon de l'intérêt des Frères pour les choses de l'enseignement : Votre commission estime que dans toutes les villes universitaires, les étudiants et les professeurs, membres de Loges, doivent se former en commission d'initiative, pour provoquer la création d'un cercle d'étudiants. Elle pense aussi que ce cercle, une fois fondé, on devra avec un grand soin y perpétuer un noyau de jeunes Maçons, de manière que la jeunesse des écoles se trouve directement soumise à l'influence maçonnique, et que les cercles d'étudiants deviennent autant de pépinières pour le peuplement de nos Ateliers (11).
Cette citation, poursuit Le journal, nous dicte notre devoir. Déjà les étudiants chrétiens se sont groupés en réunions d'étude. Il faut que, de plus, vous les parents catholiques, nous aidiez à trouver dans chaque paroisse un local où sera constitué un cercle chrétien pour les unions de jeunes gens. C'est de l'âme de vos enfants qu'il s'agit, et aussi de l'avenir de la France, dont la mauvaise graine d'intellectuels menace d'étouffer les robustes énergies.

On le voit nettement ici, l'école est bien un enjeu fondamental dans la guerre sans merci que se livrent l'Eglise et la Maçonnerie.

L'Eglise, par nature, est une institution portée au conservatisme. A Nancy, les multiples assauts de l'évêque Charles-François Turinaz contre le modernisme, et même contre le féminisme, en constituent un témoignage suffisant. Ses positions sur l'éducation des filles ne sont pas d'une nature différente. La Loge ainsi que nous venons de le voir a développé une position nettement différente. Il convient cependant de s'interroger sur les motivations des deux partis. Si l'Eglise s'oppose avec la dernière énergie à la création du lycée de filles, c'est peut-être par hostilité à leur éducation mais sûrement aussi parce que le lycée dont il s'agit est un établissement laïque, une école d'où Dieu est banni. A l'inverse, si l'on ne peut vraiment douter de l'intérêt porté par les maçons à l'éducation en général, à celle des filles en particulier, il n'est pas sûr qu'il s'agisse là de leur seule motivation. Il est un point sur lequel les deux partis se retrouvent. Ils reconnaissent l'influence majeure de la femme sur l'éducation et elle se fait, à l'époque qui nous intéresse, le plus sûr auxiliaire de l'Eglise. Il faut donc la soustraire autant qu'il est possible à son influence. Nous tenons là probablement la motivation fondamentale de leur action. On aurait certes aimé que la maçonnerie fût plus en pointe dans la lutte pour l'émancipation de la femme. Comment expliquer autrement, en effet, qu'il fallut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour qu'elle obtienne le droit de vote alors que dès le début du siècle la Maçonnerie disposait d'une Chambre largement maçonnisée ? Il lui eût été facile de le lui accorder.

Quoiqu'il en soit, l'histoire retiendra cependant qu'à Nancy l'attitude de l'Eglise fut particulièrement hostile à la création du lycée de filles et que la Loge en fut l'un des plus ardents promoteurs.

 


Notes

1 D'abord lycée impérial puis collège royal sous la Monarchie de Juillet, il accueillera des personnalités telles Lebrun, Lyautey, le père de Foucault et naturellement le célèbre mathématicien nancéien Henri Poincaré qui lui donnera son nom.
2 Trois fléaux de la classe ouvrière et Mandement pour le saint Temps de Carême de l'année 1900. Lettre pastorale de monseigneur l'Evêque de Nancy et de Toul, Nancy, A. Crépin-Leblond, imprimeur de l'évêché, 21, rue Saint Dizier et 40 rue des dominicains. Turinaz cite ici Saint Paul, Epître aux Ephésiens.
3 Un article de Gianni Molin a été consacré au "Mandement pour le carême de l'an de grâce 1868, dit Mandement d'alarme", Bulletin de l'ILDERM, numéro 5, mai 1998, Nancy.
4 La référence à Joseph de Maistre, par ailleurs franc-maçon, l'un des premiers inspirateurs de l'extrême droite, celui qui glosa sur les crimes de la Révolution et ses fautes, n'est pas étonnante dans les propos de Turinaz dont nous avons dit qu'il était le fer de lance du catholicisme intégral, de ce catholicisme qu'on qualifie aujourd'hui plus volontiers d'intégriste.
5 Confer : Trois fléaux de la classe ouvrière et Mandement pour le saint Temps de Carême de l'année 1900. Lettre pastorale de monseigneur l'évêque de Nancy et de Toul, Nancy, A. Crépin-Leblond, imprimeur de l'évêché, 21, rue Saint Dizier et 40 rue des dominicains. Il existe en effet, selon Monseigneur Turinaz, trois fléaux qui touchent la classe ouvrière : d'une part la profanation du dimanche, d'autre part l'alcoolisme, enfin la mauvaise tenue des ménages ouvriers.
6 Et pour cause ! la presse à Nancy est, pour l'essentiel, une presse de droite et catholique.
7 Conseiller municipal élu en 1900.
8 De Courteville, avocat nancéien, sollicitera son admission à Saint-Jean de Jérusalem mais ne sera pas accepté.
9 Allusion au Vénérable de la Loge, le Frère Goutière Vernolle.
10 Registre des délibérations du Conseil d'Administration, archives de la Loge Saint-Jean de Jérusalem.
11 Il s'agit là d'un discours prononcé en juillet 1882 par le Frère Leclaire à la Loge Saint-Jean de Jérusalem.