1899 : Le lycée de filles

Nous avons eu déjà l'occasion de parler de l'antisémite Gervaize, l'honorable Gervaize des catholiques. Le Petit Antijuif de l'Est, dans sa livraison du 3 avril 1900 publie une de ses lettres. Il y évoque le complot antijuif et les élections municipales de Nancy. Vous pouvez bien croire que les youdis se remuent dans l'ombre afin de sauver leurs frères et amis, les bâtisseurs du lycée de filles [...] A Nancy, les subventions pleuvent aux syndicats ouvriers, on amadoue les principaux syndiqués, on les attire à l'Université Populaire fondée par le juif Paul Spire et le protestant fanatique Jean Grillon, sous la présidence du juif Bernheim... Le juif, voilà l'ennemi !

Si le journal semble dans ses premières livraisons plus antisémite qu'antimaçonnique, l'amalgame est déjà bien présent dès le 17 avril 1900, à propos des élections municipales. "Vous savez, ces comités, doublure de l'ancienne Alliance Israélite... pardon, républicaine, émanation directe elle-même de la Loge Saint-Jean de Jérusalem sous la haute direction de Gaga-Volland..." (9). On cogne naturellement sur la Ligue des droits de l'homme, sur Maringer accusé d'être "Luxembourgeois naturalisé Français, dreyfusard honteux, promoteur du lycée de filles..." Le 24 avril 1900, toujours sur les élections municipales :
L'Université populaire judéo-maçonnique y tient à cette queue de la poêle [...] sous les yeux bienveillants de Bonnaud et Kuntz, obscurs surveillants de la Loge, œils du parti sectaire [...] Le complot, le plan de l'œil judéo-maçonnique, le voici : les dreyfusards bourgeois ont le lycée de filles, les dreyfusards ouvriers recevront la Bourse du Travail...

Le 3 mai 1900, il ajoute : "Tous les candidats ont signé la déclaration de la Ligue de la patrie française [...] Au pilori ! Conseillers municipaux qui ont voté le lycée de filles [...] dont Maringer et les maçons Arsant, Grillon, Krug, Lacour, Spire..." L'article se termine par un programme des plus classiques : "Républicains, anti-dreyfusards, antijuifs, antimaçons. Vive la nation, vive la patrie, vive l'armée".

Le 5 mai 1900, il s'en prend au "dreyfusard Grillon". On parle du père... "Il pourra, avec ses juifs et en compagnie de son pitre de fils (Jean-Jean), consacrer ses loisirs à l'Institut Populaire et continuer à chanter les louanges de Dreyfus selon saint-Bernheim". Dans la même livraison, il livre la "Liste du Comité des droits du Youtre (section de Nancy)... dans laquelle on découvre entre autres Blum, avocat, Cahen, Gallé, Grillon, Bernheim, Lang, Spire-Nathan, Klotz,..." Pendant longtemps, on parle du "lycée de filles" ou de "l'établissement de la rue Pierre-Fourier...!" Mais l'hystérie antisémite et réactionnaire va redoubler d'effet quand les promoteurs vont choisir pour l'établissement le nom de Jeanne d'Arc ! On comprend sans hésitation que la revendication de la pucelle n'est pas nouvelle ! "Le lycée Jeanne d'Arc !" On parle alors de la furie de voir le nom de Jeanne d'Arc, notre glorieuse héroïne lorraine, sur la façade du lycée de filles de Nancy [...] Jeanne d'Arc n'a rien de commun avec les pimbêches et les petites dindes déclassées qu'on voudrait élever dans cet établissement inutile et dangereux pour la République.

Nous nous sommes demandés quelle pouvait être précisément l'attitude de L'Est Républicain dans cette affaire. On imagine bien qu'il ne partage pas la position réactionnaire de l'Eglise ou du Petit Antijuif de l'Est. Goulette se garde cependant d'appuyer les partisans de la construction du lycée dans la mesure où jamais il n'accepte de prendre une position en faveur d'un projet soutenu par la Loge. Il est remarquable de voir la faible importance qu'il accorde à l'ouverture du lycée. En effet, le mercredi 3 octobre 1900, sous un titre en petits caractères, noyé dans la masse des informations en première page, il consacre six lignes à l'événement : "L'ouverture du lycée de filles... Le lycée de filles a ouvert ses portes mardi 2 octobre. Environ quatre-vingts élèves y sont inscrites. Les classes ont commencé sans aucun cérémonial". Il est difficile d'imaginer un communiqué plus laconique pour ce qui ne pouvait pas ne pas constituer un événement. Quelques jours plus tard, il consacre une vingtaine de lignes sur l'ouverture d'une nouvelle maison de tailleurs !