1899 : Le lycée de filles

Gutton (7) dit qu'il a été hostile depuis le début au lycée de filles : "Il ne se trouve pas de père de famille à Nancy qui puisse dire qu'il n'a pu faire élever sa fille, et, quand ce cas se présenterait, on aurait encore la ressource de s'adresser à l'initiative privée, comme on l'a fait pour les garçons... L'orateur trouve qu'il n'existe pas de rapport entre ces deux enseignements. Le lycée de garçons est nécessaire parce qu'il ouvre toutes les carrières à nos jeunes gens ; pour les filles, les besoins ne sont pas les mêmes ; leurs diplômes ne leur serviraient à rien, en admettant qu'elles sortent de cet établissement un peu plus instruites..."

On ne peut manquer d'être frappé par la similitude des propos tenus par l'évêque, les arguments de La Croix et ceux développés dans ce Bulletin unique.

Les arguments prêtés aux francs-maçons pour le lycée de filles sont naturellement tournés en dérision :
dans tant de familles, si c'est le mari qui règne, c'est le curé qui gouverne [...] Que le prêtre enseigne à la femme les principes de la morale religieuse mais qu'il cesse de l'asservir, de la dominer et de la contraindre à être dans toutes les circonstances où le devoir civique s'impose, l'adversaire sournoise et tenace de son mari...

On trouve là, sans aucun doute, l'une des clés permettant d'apprécier au plus juste la position de la Loge de Nancy ; nous y reviendrons.

Dans le style du Petit Antijuif de l'Est, on se livre ici à des facéties d'un goût pour le moins discutable.
"Dans les filles composant la clientèle du lycée de filles :
Sara Lévy, de Jérusalem...
Sophie Cruche, de Saint-Jean de Jérusalem (allusion à Krug)
Margueritte de Courtemiche (allusion à de Courteville (8))
Agar Kurtz, de Jérusalem
Louise Heraus, des Glacis (Himaus)
Elisabeth Ersant des Douleurs, des Glacis..."

Le Petit Antijuif de l'Est, comme tous les journaux de droite, ne manque jamais une occasion de cogner sur le lycée de filles. En mai 1900, par exemple, il parle des Frères Lacour et Arsant à propos des élections municipales : "Pour toutes compensations, les Frères Lacour et Arsant, en la personne de leurs femmes, seront nommés portiers du Paradis-Lycée de jeunes filles". Citant alors la liste des candidats et le nombre de leurs suffrages, il ajoute en regard de leurs noms : "Lycée de jeunes filles". On notera que l'on en retrouve la copie strictement conforme dans la même période dans des journaux comme La Croix et le Bulletin de l'Union Catholique.

Le Petit Antijuif de l'Est poursuit avec un article intitulé : "Le Lycée de filles de Nancy et les femmes de Sèvres". Il y sera question de la "fameuse école de Sèvres". Le programme du futur lycée lui sera en tous points conforme :
On y enseigne la littérature par Voltaire, la philosophie par le stoïcisme, les lois françaises par le libre examen protestant et critique, et ainsi de suite : il n'y a aucun enseignement religieux, de n'importe quelle religion : le nom de Dieu est honni ; et sinon pour rentrer à Sèvres, du moins pour en sortir, il faut avoir fait ses preuves de libre-penseuse. A Sèvres, on vous enseigne littéralement qu'il y a égalité de droits entre les enfants, issus ou non du mariage, qu'il faut réfléchir sans pruderie aux conséquences odieuses de préjugés que la loi sanctionne, que se soumettre passivement à l'autorité paternelle, c'est porter atteinte à la liberté et à la dignité inviolable de l'être moral, on y admet le mariage aux portes de l'Eglise, de deux consciences, de deux volontés libres, dont le caractère est aussi sacré que s'il avait reçu la sanction des lois.

Ce texte nous renseigne bien sur ce que la droite condamne en matière d'enseignement. On y retrouve les mêmes arguments que du côté catholique. Et Le Petit Antijuif de l'Est d'ajouter :
"Voilà les résultats de l'enseignement de Sèvres ! voilà l'enseignement qu'on donnera à vos filles, citoyens de Nancy !... Ainsi, à vos filles petites et grandes, on apprendra que les enfants naturels valent les légitimes, parce qu'on les fait de la même façon : on apprendra qu'il y a des lois odieuses ; on apprendra que le mariage religieux est une vieillerie, le mariage civil une vétille, et que quand on aime un ou plusieurs beaux garçons, le mieux qu'on ait à faire, c'est de les épouser librement l'un après l'autre, ou même tous à la fois."

Le lycée laïque est donc un lieu de débauche ! Un vrai claque ! Une bergerie ! surenchérit Le Petit Antijuif de l'Est un peu plus loin. Mais il ira encore plus loin dans sa livraison du 16 octobre 1900. "L'ouverture du lycée de filles, dit-il, sans tambours ni trompettes". Il énumère alors les conséquences de l'enseignement athée : "Pour quelques unes la prostitution ; pour toutes les autres, le déclassement". Le mot est lâché : le déclassement ! c'est l'expression même de Turinaz. Le journal antisémite a des références.

En septembre 1902, on aura droit à une "Explication des textes classiques au lycée de filles : Oui, je viens dans ce temple adorer l'Eternel [...] L'Eternel, c'est le Président de la République, le temple, c'est le temple maçonnique, bien entendu !" En octobre 1902, on remet cela : Echos, [...] Le gouvernement vient de supprimer le traitement de Monseigneur l'abbé Aubry, curé du Val-d'Ajol, en raison de son attitude lors de la fermeture de l'école congréganiste de la commune. Honneur à cette nouvelle victime des vengeances et de l'arbitraire de Marianne-la-Youtronne.

Voilà qui situe parfaitement ce journal à sa place. On fait flèche de tout bois dans ce journal et le lycée de filles n'est finalement jamais pour lui qu'un prétexte pour déverser sa bile antisémite.

La Croix de Nancy n'entend pas être en reste dans ce concert. Le 29 avril 1900, elle explique que s'ils ont multiplié écoles, lycées, collèges, cours d'adultes, conférences, projections, etc., n'allez pas croire leurs efforts désintéressés : le progrès intellectuel des masses populaires ! Allons donc, ils s'en moquent comme de leur première culotte... mais cela fait bien sur les affiches... " Le 24 juin 1909, elle se fait l'écho des propos de L'Impartial. "Nous lisons dans L'Impartial : depuis la création de cette école, 580 jeunes filles environ ont déjà participé aux bienfaits de cette institution. 580 en neuf ans ! Moins de 65 jeunes filles par an...