1899 : Le lycée de filles

Dans une brochure consacrée aux Trois fléaux de la classe ouvrière, Charles François Turinaz, évêque de Nancy, évoque les problèmes posés par "la mauvaise tenue des ménages ouvriers". Voilà un texte digne de figurer dans une anthologie de la prose réactionnaire, mais surtout un texte important en ce qu'il définit assez clairement la place assignée à la femme dans la société.

"Mon intention", écrit notamment l'évêque, "n'est pas de traiter ici ex professo et avec l'étendue que réclamerait un pareil sujet, la question très grave et très actuelle de l'instruction des femmes"... mais il expose cependant "très rapidement mais très nettement les raisons qui exigent pour les jeunes filles une instruction sérieuse.

C'est naturellement Dieu, nous dit-il, qui a donné aux jeunes filles les facultés dont elles disposent. "Il y a dans le cœur de la femme des trésors précieux, supérieurs, incomparables de sentiments nobles..." Mais pour lui, c'est moins net en ce qui concerne la tête ! Il propose donc une éducation strictement religieuse.

Ces études, ces relations, l'amour de ce qui est grand et beau préservent la femme des futilités misérables, des vanités mondaines, des visites multipliées et inutiles. Elles sont un préservatif contre la lecture de romans sans valeur ou immoraux. Cette lecture est toujours, à tout âge, un véritable péril. Quand elle ne soulève pas des doutes sur les convictions religieuses, elle abaisse presque toujours les âmes, dans les régions du vil et de l'abject et le talent de l'écrivain ne fait qu'ajouter à ce péril.

On sent sous le propos pointer l'Index ! Ce qui compte, nous dit en substance Turinaz, c'est une éducation des filles qui insiste sur la religion, la piété. "Mais sur les limites qui doivent être fixées à cette instruction sérieuse de la femme, l'accord est loin d'être complet". Il va alors citer l'exemple de l'archevêque de Cambrai qui "n'admet pas qu'on leur enseigne l'italien et l'espagnol, mais avec de sérieuses restrictions, l'étude de la musique, de la poésie et de la peinture". Il va également solliciter le témoignage de Monseigneur Dupont des Loges, son homologue messin, lequel n'a pas grand chose à lui envier en ce qui concerne l'appréciation qu'il porte sur les aptitudes des femmes. Il n'y avait évidemment pas, affirmait en effet ce dernier, à condamner en elle-même l'idée d'ouvrir aux jeunes filles l'accès des écoles supérieures. Mais il déplorait qu'on affecta de tenir les préoccupations religieuses tout à fait à l'écart. Quant aux cours de jeunes filles donnés par divers professeurs du lycée, il considérait qu'ils n'offraient pas tous les garanties de la foi, ou même de l'âge, et que cela renversait les plus respectables habitudes de convenance sociale et de prudence chrétienne.

Turinaz fait ici allusion au Mandement d'alarme de 1868. Nous renvoyons à ce sujet le lecteur à l'article que lui a consacré monsieur Gianni Mollin (3). L'évêque de Nancy entend river le clou à ceux et celles qui prétendraient que la femme doit être considérée à l'égal de l'homme. Il cite donc de Maistre (4) qui affirme que, quand Voltaire a dit des femmes qu'elles étaient capables de faire tout ce que font les hommes, "...c'est une des cent mille sottises qu'il a dites de sa vie". On dirait, ajoute l'épiscope, que Joseph de Maistre, de son regard d'aigle, a entrevu, dans les ardeurs de sa jeune fille, les tendances exagérées de notre époque et comme une apparition du féminisme.

Le mot est lâché, on va fustiger le féminisme. Evoquant les groupes de jeunes filles et de femmes de la haute société dont monseigneur Dupanloup s'est chargé longtemps de l'instruction, il nous dit : "Elles ont eu à leur disposition les ressources les plus précieuses, un milieu exceptionnellement intelligent, la fortune et les loisirs qu'elle procure pour l'étude, les livres, les voyages, les relations avec des esprits très cultivés, et au-dessus de tout, l'impulsion donnée par la main paternelle mais énergique d'un grand et ardent évêque. Or, parmi ces filles d'un choix si privilégié, combien ont produit des chefs-d'œuvre, ou des ouvrages très remarquables ? Aucune. Combien ont produit dans le genre de récits et de vies de saints ou de personnages vénérables, des ouvrages de valeur et qui se lisent agréablement ? Peut être cinq ou six. Devons nous blâmer celles qui, ayant reçu de Dieu le talent d'écrire et jouissant des loisirs que donne la fortune, ont ainsi employé ce talent et ces loisirs ? Certainement non. Mais il faut reconnaître que même dans ces conditions absolument exceptionnelles les résultats sont loin de répondre aux espérances et de justifier complètement les doctrines."

La position de Turinaz est parfaitement claire : la femme n'est pas un être particulièrement intelligent, Dieu ne l'a pas conçue en vue de la spéculation intellectuelle... mais pour les activités ménagères, à la condition toutefois qu'elle reçoive une éducation appropriée à ses moyens limités et en relation avec sa condition. J'ai demandé, affirme-t-il encore, aux applaudissements de l'assemblée, qu'on enseigne tout d'abord aux jeunes filles et aux femmes de nos ouvriers, les mathématiques de leur avoirs et de leurs dépenses, la chimie de la cuisine et la géographie de leur intérieur.

"Contentons-nous d'ouvrir l'esprit des femmes le plus possible et de leur enseigner à le tenir ouvert", voilà résumé tout le programme qu'assigne l'évêque à ceux qui sont chargés de l'enseignement des filles. Nous allons voir à quel point les positions du prélat nancéien vont être relayées par la presse catholique et de droite.